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Full text of "Considérations sur l'éternitér"

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CONSIDERATIONS 

SUR 

L'ETERNITE 

T*r M. LOVJS ^'BELLT, 

Evefqtée de Rboda. 

Reveue , corrigée & augmentée far l'Autheur, 




A PARIS, 

/-MICHEL LE PETIT, 

S ET 

^ESTIENNE MICHALLET, 
C rue S. lacqu.es à la Toifon d'or,. 
& à l'image Saint Paul. 



M. DC. LXXI. 

Avec Privilège (^Approbation. 





LE LIBRAIRE 
A V LECTEVR 

E Livre fcmbloit 
avoir efté mis en ou- 
^ bly depuis fa premiè- 
re édition qui fuft en 
Tannée 1616, de com- 
me c'eftoit le premier 
Ouvrage que l'Auteur avoit donné 
au public , eftant encore fort ieune, 
il le confideroit comme un avorton , 
qu il n'eftimoit pas digne de parroi- 
ftre une féconde fois. Un Dodeur de 
fesamisneantmoins Payant rencon- 
tré par occafion , & s'eftant donné la 
patience d'en lire une partie , il avoit 
jugéqu'ilne feroit pas inutile d'en 
faire une féconde édition , & que 
quelques-uns pouroient profiter de fa 

a i\ 



AU LECTEUR 

lecture : 6c n'ayant pu perfuader a 
l'Auteur d'y confentir , il avoit pris 
retolution de le faire reimprimer à 
fon iniceu : de quoy ayant efté averty 
6c voyant qu'il ne pouvoit empefeher 
que cet ouvrage ne iortit derechef en 
public, & meime ayant reconnu que 
pluiieurs autres perfonnes de pieté 
eftoient dans le mefme fentiment: il a 
creu eftre obligé d'y donner les mains 
6\: pour cet effet il l'a reveu,corrigé de 
augmenté , enforte qu'il y a quelque 
fujet d'efperer , qu'avec le fecours de 
la grâce divine , il pourra produire le 
fruit que prétendent ceux qui l'ont 
porté à ce petit travail , cv comme le 
iujet qu'il traitte parle allez de luy- 
rnefme , il a îugé que la (implicite 
dans iaquelle il paroift fera utile 

// pour cette fin , puis que la vérité n'efl 
jamais plus belle que lors qu'eftant 
dépouillée de tous ornemens eftran- 
gers elle fe fait voir dans fa pureté ôc 
(implicite qui luy donne une vertu 
particulière , non -feulement pour 
s'iniïnuer plus doucement dans les 
efpnts,mais auiTipour toucher plus 

// fortement les cceurs. 



PREFACE- 

C'Eft un aveuglement déplorable 
qui fe remarque dans la plufpart 
des Chreftiens , en ce qu'ayant receu 
le don de lafoyparle Baptefme , &c 
connoiflant les veritez que le Fils de 
Dieu eft venu luy-mefme leur enfei- 
gner touchantl'immortalité de leurs 
âmes , 6c l'eftat auquel ils fe trouve- 
ront après leur mort,ils arreftét néan- 
moins prefque toutes leurs préten- 
tions fur la vie prefente, fans fe met- 
tre beaucoup en peine de ce qu'ils de- 
viendront durant toute l'éternité. 

Que il celuy-là feroit eftimé de-* 
pouiveude fens &: de raifon , qui 
eftant obligé d'aller eftablir fa de- 
meure dans un pays eftranger, appli- 
queroit uniquement fes penféespour 
fe procurer toute forte de commodi- 
tez dans une hoftellerieoùil logeroit 
feulement durant une nuit , ôc n'au- 



j<\. 



PREFACE. 

roit aucun foin ny aucune prévoyan- 
ce pour le lieu où il luy faudroit de- 
meurer toute fa vie : quel jugement 
doit-on faire de ceux qui n'ont autre 
foucy ny autre prétention que de s'e- 
ftablir fur la terre,qui n'eft qu'un lieu 
de palTa^Sc qui ne penfent en aucu- 
ne façon à cette maifon de leur eterm- 
f/,comme parle rEfcriture,vers laquel 
le ils avancent tous les iours,& dans 
laquelle ils entreront au moment de 
leur mort. 

O Snfans des homme r,difoit ungrand 
Roy ôz un grand Prophète, ih/ques à 
quand laifferc\yous ramper vos efpnts 
&vos cœurs dejjm la terre ? postrqtioj 
attachez» voué de la forte vos affections 
à des chofts fi vaines & fi caduques? 
poxrcjnoy recherchez» vous le menfonge , 
-pour vous fedmrè & pour vous abuftr 
voHS-wcfme \ 

Les confiderations contenues en ce 
volume pourront fournir quelque 
remède à ce mal , & ceux qui vou- 
dront les lire avec un peu d'atten- 
tion^ trouveront un collyre qui leur 
éclaircira les yeux de l'ame de qui 
leur découvrira les veritez fort im- 



PREFACE. 
portantes pour leur falut. 

Pour éviter neantmoins tout équi- 
voque, de pour prévenir la difficulté 
que quelques-uns pourroient former 
fur le mot d'Eternité: le Lecteur fera 
averty , qu'il fe doit icy entendre 
non pas à la rigueur des termes de 
l'efcole , mais félon la lignification 
commune , en laquelle il eltpris dans 
i'Efcriture : qui l'employé ordimi- 
rement, pour déclarer une durée infi- 
nie Se interminable. C'eft en ce fens 
que par l'Eternité première , dont il eft 
parlé en ce livre, on entend cette du- 
rée infinie que l'on conçoit avoir 
précédé tout le temps , 6v n'avoir ia- 
mais eu aucun commencement : ÔC 
par l'Eternité féconde , on entend celle 
qui fuivra la confommation du temps 
& qui n'aura jamais de fin. 

Plaife à la divine bonté refpandrc 
abondamment fes lumières & (es 
grâces fur ceux qui s'appliqueront à 
la considération de ces veritez éter- 
nelles, en forte qu'ils en retirent le 
principal fruit & le plus important 
pour leur vray bien, qui n'eft autre 
quelapoiTeflion & joiiiffance d'une 
heureufe éternité. 



*§• ^r \%? *8p yl£h ^5 ! W'^> ^tr 5^ 

TABLE 

DES CONSIDERATIONS 

contenues en ce Livre. 

COnfideration I. £#'/• la pcnfée de 
f éternité, page i. 

Confid. II. Sur /';^ que nous devons 
former en no sire efprh pour concevoir 
ce que ccfbque l'éternité. 7 

Confid. III. Sur l'Eternité qui a précédé 
te temps. 12. 

Confid. IV. Sur ce qu'il faudroit ref- 
pondre à celuj qui demanderait ou 
eftolt Dieu durant cette première éter* 
mté. i$ 

Confid. V. Sur cette queftton : Que(t*ce 
que e Dieufaifoit durant cette première 
éternité. 2j 

Confid. VI. Surf éternité qui doitfui~ 
vre Ucenfommation du temps. SB 

Confid. VII. Sur la certitude des cho- 
fes que le Fils de Dieu a prédites » & 
quil a déclaré devoir arriver k l* 

CQ'rî- 



T ABL E 
consommation des Siècles 40 

Conlid. VIII. Sur les fgnes& prodiges 
qui doivent arriver a la fin du. mon- 
de J4 

Conlid. IX. Sur le dernier embrafement 
du monde. 54 

Confid.X. Sur la RefurreBion générale 
des morts ,& fur les differens eïiats 
de ceux qui refvif citeront, éî 

Confid. XI. Sur la dernière aftion qui 
doit faire la conclufion du temps > & 
donner commencement Ai* Eternité 69 
Confid. XII. Sur le mefmefuiet. 76 
Confid. XIII. Sur l'ejlat auquel fe trou* 
vera le monde après le tugement gêne- 
rai , & durant toute t Eternité. 84 
Confid. XIV. Sur ï Eternité mal-heu~ 
reufe. 91 

Du lieu de l'enfer, 97 

<Des perfinnes en la compagnie de f que lies 
il faudra éternellement demeurer dans 
les prifons de l'enfer. ior 

Des peines & fupplices de l'Enfer. 105 
De r éternité des peines de V enfer, 110 
Confid. XV. De t Eternité bien-heu- 
reufe. 118 

Confid. XVI. Sur le mtfmefuiet, 12$ 
Confid.XVII. Sur Cobiet principal de la 



TABLE. 
gloire & du bon - heur étemel des 
éleus. 18 2. 

Confid. XVIII. Sur le choix qu'il faut 
faire durant cette vie de l'une des 
deux éternités bien heur eufe ou mal- 
hevreufe, 189 

Confid. IX. Sur le moment duquel dé- 
fend le choix de £ Eternité. J49 

Confid. XX. Sur les fruits ou il faut re- 
cueillir de toutes les conftderations pré- 
cédentes, 161 

Premier fruit. Vn moyen efficace four fe 
relever de l'eftat du péché mortel lors 
quonytSltorr.be* 16$ 

Second Fruit. Vn Souverain ^Antidote 
pour fe freferver des recheutet dans 
le péché mortel. 166 

Troifiefme Fruit. Vnremede falutaire 
contre les ajfeclions déréglées des plai- 
firs > des honneurs & des autres biens 
du monde. \6y 

Quatrième Fruit. Vnpuiffcnt éguillon 
pour nous exciter & encouragerai* 
vertu. ■ 17: 

Cinquième Fruit. Vn motif bien preffan 
d'aimer Dttft de tout noftrc coeur. 17Î 



e^ PT RO'BAriO N. 

NOus fouflignez Docteurs en 
Théologie de la facrée Faculté 
de Sorbonne*,avons leuceprefent Li- 
vre intitulé, (onjiderations furî Eterni- 
té , compofé par M. Louis ^belly , 
^V. & le iugeons digne d'eftre impri, 
mé, ôc que fa lecture eft profitable 
pour aider les âmes à opérer leur 
Salut. Fait à Paris ce 20. luillet 1615. 

LE CLERC. 

LE MESSIER, 



&& : ^3 é#3 *:«* €3?3*£3&3 «g* ■KK*§Hfc&3*£5 

EXTRAIT <DV PRIVILEGE 
du %jj. 



p 



Ar grâce 6c Privilège du Roy, en 
date du huitième iour d'Aouft 
1666. Signé , A n c e a v s , il eft per- 
mis àM.ABELLY, Evefque de Rho- 
des, faire imprimer par tel Impri- 
meur refervé ou Libraire qu'il vou- 
dra choifir , pendant le temps de fept 
années, un livre intitulé, (cyjïder*- 
tiom far l'Eternité , avec défences à 
tous Imprimeurs & Libraires d'en 
vendre ny débiter pendant ledit 
temps fans le confentement dudit 
Expofant , à peine de confifcation 
des Exemplaires contrefaits , de tous 
dépens dommages 3c interefts , & de 
mil livres d'amende , ainfi qu'il eft 
plus au long contenu dans ledit Pri- 
vilège. 

Regifiréfur le Livre de la Communauté des 
Imprimeurs & Marchands Libraires de cette 
Ville, fuivant<& conformément a V ' Arrcfl de 
la Cour de Parlement du S. Avril 16^ . aux 
charges & conditions portées par le prefent 
Privilège, pair À Paris le 8. h/Lzy 1668. 

Signé, Thierry. 




CONSIDERATIONS 

SUR 
L'ETERNITE'. 




CONSIDERATION E 
Sur la pensée de L'Eternité, 

'I l y a aucun temps qui foit 
propre pour s'appliquer à la 
Considération des choies plus 
importantes , c'eft celuy de la 
nuit. Le filence Se 1'obfcurité qui rac- 
compagnent femblent contribuer au re- 
cueillement des puiffances de Famé , ôc 
leur donner moyen d'agir avec plus Je 
force , ne recevant aucune diitracHon. 
des objets extérieurs. 

David .fçavoit bien ménager ce pré- 
cieux temps, comme il le témoigne luy- 
mefme en plufieurs de Tes Pfeaumes^ car 7 / 4 '» **' 

A 



2 Considérations 

fi les affaires temporelles de fon royau- 
me luydéroboient la plus grande partie 
du jour, il fe refervoit ordinairement le 
temps de la nuit pour vaquer à celles de 
Ton falut éternel. Une fois entre les au- 
tres ayant le cœur preffé de trifte{Te 5 & ne 
pouvant fermer les yeux aufommeil, il 
dit , que s'eflant mis à condderer ce qui 
luy eftoit arrivé de bien 6c de mal dans 
les années précédentes, il luy fembloit 
que les jours de fa vie avoient palTé 
comme une ombre, qui s'ettoit évanouie 
prefque au mefme-temps quelle avoit 
commencé de paroiftreieniii-ie de quoy 
ayant jette les yeux de la penfée fur l'a- 
venir, il avoit efté troublé cVfaifi d'une 
fecrete frayeur , lors qu'il s'eftoit mis 
à regarder l'Eternité qui devoit fuivre 
le moment de fa mort, reconnoiflant 
bien qu'il luy faudroit alors quitter fa 
couronne , fo* royaume , de tout ce qu'il 
poiTedoit defîus la terre , ôc nefçachant 
en quel eftat il fe trouveroit durant cet- 
te Eternité. 

Quoy donc , difoit-il en luy-mefme , 
s'il arrivoit que la mort me vint fur- 
preadre dans le péché , faudroit-il pour 
partais eftre rejette de Dieu î devenir 



sur l'Eternité'. 5 

l'objet de fon indignation? refïentir à 
jamais les rigueurs de (a juftice ~> n'y au- 
roit-il plus jamais aucune efperance de 
pardon ny de mifericorde ? 

II ajoute, qu ayant entretenu quelque 
temps fon efprit dans cette penfée, elle y 
fit une imprefîion Ci puiffante, qu'à l'heu- 
re-mefme , Se fans différer d'unfeul mo- 
ment , il prit refolution de commencer 
une nouvelle vie , Se de faire tout ce 
qui pourroit luy eftre utile &: falutaire 
pour l'éternité: eftant bien convaincu 
que cette penfée Se ce bon mouvement 
venoit de Dieu -, que c'eftoit un coup de 
fa main droite, & un effet de fa grâce 
qu'il ne devoit pas recevoir en vain, 
mais y coopérer avec courage Se fidélité. 
O que 11 cette penfée de l'Eternité 
trouvoit quelquefois place dans noftre 
cfprit , comme elle a fait dans celuy de 
ce grand Prince : Si nous nous appli- 
quions àconfiderer avec attention l'é- 
tendue de cette durée qui ne doit jamais 
finir , Se pendant laquelle il faut necef- 
fairement , comme Dieu-mefme l'a dé- 
claré, que nous foyons, ou dans la jouïf- 
fance d'un fouverain bonheur , ou dans 
les déplaifirs d'un extrême malheur : Si 

A ij 



4 Considérations 

nous pefîons ferieufement ce que la foy 
nous oblige de croire touchant cette 
Eternité heureufe ou malheureufe , vers 
laquelle nous avançons inceflamment 
tous les jours de noftre vie, & dans la- 
quelle nous entrerons à l'heure de no- 
tre mort 5 il faudrok eflre privé de fens 
commun, ou avoir renoncé au vray a- 
mour de nous-melmes, fi nous n'en ef- 
tions vivement touchez , cVh" cette pen- 
fee ne produifoit en nous les mêmes fen- 
timens,& les mefmes refolutions qu'elle 
a fait naiftre dans l'efprit de ce S. Roy. 

Le meime David continuant de parler 
fur ce fujet , dit : _£?y lors que Dieu avoit 
fait çaroiftre fes Eclairs , & entendre la 
voix de fort tonnerre dans la Roile , toute 
la terre seftoit trouvée émcùe & avoit trem- 
ble de frayeur, Qufefhce que ce S. Pro- 
phète veut nous faire entendre par ces 
paroles r que fignihent ces éclairs qui 
font ttembler la terre ï finonlespenfées 
de l'Eternité que Dieu nous infpire ôc 
qu'il fait luire dans nos ames,pour nous 
exciter à une ialutaire crainte -, Et la 
voix de ce tonnerre dans la Relie qu'efl- 
cc autre chofe que le fouvemr du der- 
nier Jugemenr , auquel les malheureux 



sur l'Et ernite'. 5 

reprouvez entendront la voix du fouve- 
rain Juge comme un effroyable tonner- 
re , lors qu'il fulminera contre eux I'ar- 
reftde leur condamnation, qui aura Ton 
effet pendant toute l'Eternité, reprefen- 
tée par la figure d'une Roue ou d'un 
cercle qui commence où il femble finir. 
Il eft vray que ces Eclairs nous épou- 
vantent ', ces coups de tonnerre nous 
font trembler , mais c'eft pour noftrc 
bien de pour noftre falut. Combien d'a- 
mes vivent maintenant heureufes au 
ciel , qui efh?ient fur le point de tomber 
dans leur dernier malheur , & qui en 
ont efté préfervées par cette penfée de 
l'Eternité , qui eft venue du ciel comme 
un éclair , pour leur faire voir le préci- 
pice où ils s'alloient perdre 2 Combien 
de pécheurs ont efté reveillez du fom- 
meil letargique de leurs \iccs par cette 
crainte des Jugemens de Dieu comme 
par un coup de tonnerre , qui en les ef- 
frayant les a obligez de quitter le mal- 
heureux eftatoùils eftoient endormis? 
Concluons donc cette confideration 
en diiantque la penfée de l'Eternité eft 
une penfée de falut, laquelle eftant bien 
conceuc &; bien méditée nous fervira 

A îij 



C Co N S IDE R ATIOKS 

d'antidote contre le poilon desvanitez 
de des voiuptez du monde*, nous décou- 
vrira les îllufions &les trompeufesap- 
perences defes biens & de fes pîaifirs', 
nous fortifiera contre les tentations du 
diable^nous foulagera dans nos travaux*, 
nous confolera dans nos peines; nous 
excitera a la pratique des bonnes œu- 
vres -, a rïermira noitre foy , relèvera nô- 
tre eiperance, animera noftre charité*, 
êc enfin nous aidera i franchir le pas 
redoutable de la mort , avec plus de 
courage 8c moins de péril. 

O qu'une ame qui -penic fouvent, &c 
ferieufement à l'Eternité, eft éclairée y 
pour bien connoiftre les voyes droites 
par lefquelles il luy faut marcher pour 
arriver au ciel l Quelle eft forte lors 
qu'il eft queftion de refifter aux occa- 
fions du péché , 8c de ie porter aux exer- 
cices de la vertu 1 que tout ce que le 
monde eftime , luy femble méprifable 1 
8c que les biens de cette vie luy paroif- 
fent chetifs en comparailon de ceux que 
Dieu lu> promet dans l'Eternité I Elle 
peut bien dire avec le faint Apoftre, que 
toute r . les chofes temporelles, quoy que 
grandes Se precieufes aux yeux des mor- 



sur l'Eternité*. 7 

tels , ne luy femblent que de la fange 8c 
du fumier , au prix des éternelles. 



CONSIDERATION IL 

Sur l'idée que nous devons former €n noftre 
tfirit pour concevoir ce que c'eft que 
l'Eternité. 

LE fage Trifmegifte dilbit fort bien, * 
.aue lame de l'homme eftoit comme 
l'horifon du temps & de £ Eternité > qui 
participoit à l'un &c à l'autre , parce que 
Dieu l'ayant infufe dans un corps mor- 
telj'avoit rendue dépendante du temps: 
mais l'ayant créée d'vne nature immor* 
telle y il l'avoit fait capable de fubfifter 
durant l'Eternité : de forte que pour 
former en noftre efprit quelque idée de 
cette Eternité , il ne faut que faire un 
peu de réflexion fur cette meilleure par- 
tie de nous-mefmes qui n'eft point aflu- 
jetrie aux ioix de la mort , mais qui doit 
toujours vivre &c fubfifter. La foy nous »* 
fenfeigne , laraifon mefme nous le fait 
connoiftre, que noftre ame ayant une 
fois receu de la main de Dieu fon exis- 
te nce &: fa vie , il n'y a aucune créature 
qui pui(Te l'en priver. Que toutes les 

"~A iiij 



8 Considérations 

puiffances de la terre fe joignent enfem- 
ble , que tous les démons de l'enfer fe 
mettent de la partie, qu'ils employent 
tous leurs efforts , qu'ils déployent tou- 
te: leurs machines , ils ne fçauroient ja- 
mais faire périr une feule ame , ny luy 
ôter la vie qu'elle a receiie en fa crea- 
tion:eîle eit au défit! s de toutes leurs at- 
teintes : $z malgré toute leur violence , 
elle vivra &c fubfiftera éternellement. 

Nous portons donc en nous-mefmes 
un crayon de l'éternité, qui a été tracé de 
la main de Dieu-mefme:nous avons une 
ame éternelle qui doit vivre <k iubfiiter 
fans tin. Toutes les grandeurs de toutes 
les chofes les plus priiees &c les plus eiïi- 
mées du monde , ne font que pour le 
temps , tout ce que l'ambition humaine 
recherche avec tant de pallion , doit 
prendre fin -, mais noftre ame eft au def- 
fus des loix du temps, & n'aura point 
d'autres bornes de fa durée que l'Eter- 
nité. 

O que les fouhaits des hommes font 
ravalez , que leurs defirs s'étendent à 
peu de chofe , 1ers qu'ils ne fe portent 
que fur le temps de cette vie mortelle } 
Les plus grandes. profpexitez, les plus 



sur l'Eternité'. 9 

favorables (accès , les honneurs les plus 
recherchez , les plaiiirs les plus déli- 
cieux font bornez d'un fort petit efpa- 
ce d'années , la plus longue vie ne s'é- 
tend pas au delà de quatre-vingt ou 
cent ans : mais qu'eft-ce que cela en 
comparaifon des fiecles infinis d'une 
Eternité ? Nous reputons à grande fa- 
veur lors que Dieu piolonge de quel- 
ques années noftre demeure fur laterre, 
& nous ne conftderons pas la grâce qu'il 
nous a faite lors qu'il nous a donné une 
ame ft excellente cV 11 noble, qu'elle eft 
capable de vivre de fubfifter durant tou- 
te une Eternité. 

Il eft vray que cette ame n'a pas tou- 
jours efté ce qu'elle eft , puis qu'elle n'a 
commencé d'eftre que lors qu'il a plû £ 
Dieu la tirer de Tabyfme du néant où 
elle eftoit cachée de comme enfevelie, 
& d'où elle n'euft jamais pu fortir fans 
le fecours de cette main divine , qui en 
la créant l'a faite ce qu'elle eft ,&: luy a 
conféré tous les avantages qu'elle pofïe- 
de en fa nature. C'eft auifi ce qui nous 
découvre une autre Eternité , qui ne 
mérite pas moins d'eftre confiderée que 
celle dont n^us venorfs de parler: Car 



io Considérations 

fi nous croyons que noftrc ame eftant 
d'une nature immortelle , doit fubfi- 
fter & vivre durant l'Eternité qui fuivra 
la fin & la confommation du temps j 
nous devons aum* reconnoiftre que cette 
mefme ame a efté fans vie de fans exiften- 
ce durant cette autre Eternité qui a pré- 
cédé tous les temps:en quoy nous avons 
un grand fujet de nous abanTer &z hu- 
milier , fi nous faifons attention fur 
cette vérité , Ôc fi nous nous arreftons à 
coniiderer ce que nous avons eilé du- 
rant toute une éternité , c'eft à fçavoir 
un pur néant : & par conséquent que 
noftre extraction efl d'une éternité de 
néant , que tout ce que nous fommes 
Se tout ce que nous avons dont nous 
prétendons nous glorifier 5 a elté tiré de 
ce neant:& que fi celuy qui nous a don- 
né l'élire, la vie, de les autres biens dont 
nous jouïfïons, ne nous tenoit&con- 
fervoit par le concours de fa toute-puif* 
fonce , nous retomberions pour une 
éternité dans ce mefme néant. 

Mais quand nous parlons d'une Eter- 
nité qui a précédé tout le temps , &c 
d'un: autre éternité qui doit fuivre la 
fin du temps , entendons-nous bien ce 



Prov, 



sur l'Eté rnite 1 . 11 

que nous difons? Concevons-nous com- 
me il faut ce que fignifie ce nom d'Eter- 
nité 2 II eft bien vray , comme dit faint 
Augnftin , qu'il- n'eft compofé que de r a ™ 
quatre fillabes : Mais ces quatre fillabes 
ont une lignification qui eft au defïus 
de toutes nos penfées , ôc qui furpafle 
tout ce que nous en pouvons conce- 
voir. Parlez autant que vous voudrez» 
ajoute ce faint Père , employez toute la 
force devoftre raifonnement , déployez 
toute voftre Eloquence, pour expliquer 
ce que c eft que l'Eternité} 5c tenez pour 
certain que tout ce que vous en pourrez 
dire on penfer, fera toujours incompara- 
blement moins que ce qui en eft. Mettez, 
fi vous pouvez enfembl y tous les nom- 
bres que l'Arithmétique a feeu inven- 
ter : multipliez , fi vous le voulez, par 
millions , 6c par centaines de millions» 
tous ces nombres ainfi amafïez : contez 
autant de millions de fiedes qu'il y a de 
grains de fable dans la mer , d'atomes 
dans le vague de l'air , de poufïiere def- 
fus la terre: quoy que ces nombres fem- 
blent innombrables, ils n'arrivent pas 
néanmoins a la moindre partie de l'E- 
ternité ; parce que tous ces nombres &r 



12 Considérations 

tous les autres qui le peuvent concevoir 
en quelque façon que ce foit, font limi- 
tez 8c finis *, mais la durée de l'Eternité 
eft infinie : celle qui a précédé le temps 
n'a jamais eu de commencement ,' celle 
qui fuivra la confomrnation du temps 
n'aura jamais de fin. Cela épuife toute 
la force de noftre efprit, Ôc nous obli- 
ge de demeurer dans l'étonnement &c 
dans le fiîence , nous humiliant dans la 
reconnoiffance de ce que nous avons 
efté : & concevant une nouvelle refolu- 
tion de penfer cv de pourvoir de bonne 
heure a ce que nous voulons devenir. 



CONSIDERATION III. 
Sur l'Eternité qm a précédé le temps, 

LA foy nous enfeigne que le monde 
n'a pas toujours efté : que le ciel , la 
terre, Se toutes les créatures reconnoif- 
fentun commencement de leur durée : 
que le temps qui eft la mefure de cette 
durée a aufli eu fon principe^ fon origi- 
ne, cv qu'il n'y a que Dieu feul dont l'e- 
xiftence n'a jamais eu de commmence- 
mentj comme elle n'aura jamais de fin. 



sur l'Eternité'. ï$ 

Auparavant donc que tout ce grand 
univers parut aux yeux de la n3ture 
auparavant que toutes les parties qui 
le compofent, euiTcnt receulcur eftrc 
de la main du Souverain Créateur ; 
nous devons confiderer qu'il y a eu une 
Eternité, c'eft à dire une durée infinie 
qui n'a jamais commencé : ôc pour en 
former quelque idée dans noftre efprit , 
il faut nous la représenter, en concevant 
un nombre innombrable de fiecles qui 
ont précédé les uns les autres, & qui 
vont ainfi jufques a l'infini fans qu'on 
puiiTe jamais parvenir a ecluy qui a efté 
le premier , puis qu'ils n'ont point eu 
aucun commencement : de forte que 
pendant cette Eternité de fiecles toutes 
les créatures ont été comme enfevelies 
dans le profond abyfme du néant : tout 
ce qu'il y a de grand, d'excellent,de pré- 
cieux , d'agréable dans le monde , tou- 
tes les chofes qui font le fujet de l'ad- 
miration Se de la convoitife des hom- 
mes , ont demeuré une Eternité dans le 
néant. Il n'y a que Dieu feul qui eft éter- 
nel , &: qui ne reconnoift aucun autre 
principe de fon eftre que luy-mefmc : Il 
a toujours efté ce qu'il eft * il a toujours 



x-4 Considérations 

pofledé la mefme gloire, la mefme gran- 
deur , la mefme majefté , Se les mefmes 
perfections quil polTeae : Il a toujours 
efté auffi puiuant, auili heureux qu'il eft 
&: qu'il fera à jamais. Les yeux de noftre 
ame font trop foibles pour envifager ce 
divin foleil dans les fplendeurs de fon 
Eternité : cette lumière intime nous 
éblouïroit : & comme dit le Sage : Z.V- 
i» TJ. dat de fa gloire ttoué eppnmeroit , fi nota 
v ' 6q. voulions le regarder trop curienfement : Il 
vaut mieux abaifTcr nos yeux par refpect 
8c en nous humiliant jufques dans ce 
néant d'où il nous a tirez, luy offrir nos 
adorations ôc nos hommages, & confef- 
ferque c'eft luy feul qui eft, & qu'en 
comparaifon de luy , nous ne fommes 
rien. 

Dieu ayant projette dans le fecret de 
fon Eternité de créer un monde , au 
temps déterminé par fon infinie fagefTe, 
il fit dés lors le deffein de tout ce qui 
eftoit convenable pour la perfection de 
fes parties : Il refolut dés lors de donner 
une étendue prefque infinie à la voûte 
des cieux, d'y mettre lefiege de la lu- 
mière , de deftiner le foleil & les autres 
aftres ? pour la communiquer de répandre 



sur l'Eternité 7 . 15 

fur toutes les parties de l'univers. Il vou- 
lut que la terre fuit la demeure des créa- 
tures humaines, & pour cet effet quelle 
produifift une diverfité admirable d'ar- 
bres , de plantes , de rieurs Se de fruits ; 
qu'elle renfermait, dans fon fein des tre- 
fors inépuifables d'or, d'argent , de d'au- 
tres minéraux : qu'elle fufl peuplée d'a- 
nimaux, l'air rempli d'oifeaux, Se le tout 
pour le fervice de l'homme qu'il regar- 
doit dés lors comme le chef-d'œuvre de 
tous fes ouvrages , Se l'objet fur lequel 
: il vouloit verfer les plus favorables in- 
fluences de fa bonté 

Voilà un abrégé de ce qui a efté dans 
le néant durant une Eternité , & qui a 
feulement commencé d'eftre , lors que 
cette divine bonté hiy a tendu la main 
pour l'en faire fortir. 

Mais d'où eft-ce que Dieu a tiré tant 
de chofes fi belles Se fi excellentes ? dans 
quel magazin a-t-il trouvé ces pièces fî 
rares Se fi merveilleufes > fur quel moule 
eft-ce qu'il a formé toutes les parties de 
ce grand univers > 

C'eft icy où nous devons connoiftre 
Se admirer la grandeur Se la puifTance de 
ce fouverain Créateur, qui napoint eu 



\6 Considérations 

befoin d'aller chercher ce qu'il a fait , 
ailleurs qu'en luy-mefme : c'eft du fond 
inépuifable de fa propre bonté , qu'il a 
tiré toutes les créatures : fon infinie fa- 
gefTe luy en a fourny les idées ,fa toute- 
puiiTance leur a donné feftre h il les a 
appellées lors qu'elles n'eftoient pas, Se 
en les appeliant, il les a fait fortir des 
abyfmes du néant , où fa divine voix 
s'eft fait entendre -, & non content de 
leur avoir donné l'eftre qui leur eftoit 
convenable , fa magnificence les a voulu 
afTortir de orner de tout ce qui eftoit 
requis pour leur perfection. 

O Seigneur ( dit un grand Prophète, 
de nous le devons dire avec luy ) qtte vos 
ouvrages font grands & admirables, vous 
Avez^fa'n tomes chojeî avec une fageffe infi- 
nie, la terre & lee deux font remplis de 
vos merveilles. Il eft donc bien jufte que 
toutes les créatures reconnoiffent ce 
qu'elles tiennent de voftre bonté ..qu'- 
elles vous rendent à jamais un fouverain 
hommage de leur cftre , & qu'elles eni- 
ployent pour voftre gloire tout ce qu'- 
elles ontreceu de voftre libéralité. 

Mais jettons encore les yeux fur cette 
première Eternité : penfons un peu en 

quel 



sur l'Eternité'. 17 

quel eftat nous avons efté durant ces 
iiecles innombrables & infinis qui ont 
précédé la création du monde: écoutons 
Dieu qui nous parle par la bouche d'un 
faint Patriarche. Où ejfois-tu, dit ce Sou- lob. jj. 
verainCreateurà chacun de nous, quand 
je concevois le dejjeln de la création de cet 
univers 9 lors que je formols le plan de tou- 
tes [es parues, & que jepréparois les fonde- 
mens four appuyer & fcùtenir toute cette 
vasie étendue de la terre ? Scavois- tu bien 
alors ce que je voulois faire pour toj } En 
quel temps , & fous quel climat tu dévots 
naiftreï quel feroit le nombre des années , 
des mois & des jours que jeté donneras pour 
vivre en ce bas monde ? 

O qu'il nous feroit utile Se falutaire 
de nous rendre attentifs à cette divine 
voix , & de retourner par la penfée dans 
cet abyfme du néant où nous avons 
croupi durant une Eternité , & où nous 
ferions encore, il Dieu par fa pure mife- 
ricorde ne nous en avoit tirez 1 Quelles 
actions de grâces luy avons-nous ren- 
dues pour un tel ^bienfait? A quoy a- 
vons-nous employé l'eftre 5 la vie , & 
toutes les autres faveurs que nous avons 
receuces de fa libéralité ? Mais corn- 

B 



^^^^■^™ 



iS Considérations 

ment voulons-nous en ufer à l'avenir * 
Seroit-il poilible que nous fuirions fi in- 
grats Ôc ii dénaturez que de nous fervir 
des dons de Dieu contie Dieu-mefme? 



CONSIDERATION IV. 

Sur ce qvkil faudro'it répondre a celuy qui 

demander on ,0» efloit Dieu durant cette 

première Eternité. 

CE n r eil point une vaine curioilté, 
mais une fincere affection de pieté 
qui doit nous portera cette recherche , 
pour nous exciter de plus en plus à con- 
cevoir des fentimens* d'admiration, de 
refpeâ:, & de reconnoilTance vers la 
grandeur & bonté de Dieu. 

Si donc vous recherchez où eftoit 
Dieu , & en quelles régions il habitoit 
auparavant qu'il euft. créé le monde &c 
qu'il euft; édifié ces tabernacles celeftes > 
qu'il adeftinez pour le fejour de (a gloi- 
re : ne penfez pas que Dieu demeura 
dans le vague de certaines efpaces ima- 
ginaires que la foiblefïe de noltre efprit 
forme dans fon idée 3 au milieu defqueis 



sur l'Eternité'. iy 

il luy femble que ce grand monde a efté 
bafty.Non, fa divine Majefté n'avoit 
pas befoin d'un logement imaginaire , 
elle avoit pour la demeure durant cette 
première Éternité un palais le plus ri- 
che , le plus magnifique & le plus fom- 
ptueux qui ait jamais efté Se qui puilTe 
jamais eftre. Dieu avoit un logis digne 
de (a grandeur , éternel comme luy , im- 
matériel comme luy , infini comme luy, 
& en tout de par tout proportionné à 
fes divines perfections : Palais rempli de 
orné de tout ce qui fe peut concevoir 
déplus rare & de plus précieux, dans 
lequel il poftedoit toute fa gloire , il 
trouvoir toutes fes délices, fans qu'il 
euft befoin de les aller chercher ailleurs 
que chez luy. En unmot , ce noble pa- 
lais n'eftok autre que fa propre divini- ^^*f' tf 
te : '7\(j)n erat in aho cj^am m fcmetipfo , contra 
difent les Saints Pères, quia ni h il crat ^"'fy 
prêter ipfum '.fait fibï mtindasjocas^ cm- *» fin*. 
nia. Il ne demeurok pas ailleurs qu'en t f h ' J e 
luy-mefme , parce qu'il n'y avoit rien Confider. 
d'exiftant hors de luy-mefme : fa toute- Jntr* ' 
puifïance éftoit comme le donçreon de #****** 
cette habitation divine : ion immeniite 
luy donnoit une étendue infinie : fa 

B % 



io Considérations 

fagefTe la remplirent d'une fplendeur 
ineffable : fa bonté y faifoit inonder un 
torrent de voluptez divines : Se toutes 
fes autres perfections contribuoient a 
l'ornement de cette éternelle demeure, 
qui eft autant élevée au deiîus de tout ce 
qu'il y a de riche & de magnifique dans 
le monde, que l'infini furpaiTe ce qui eft 
finijCv que le tout eft au deffus du néant. 

AbaiiTons maintenant nos yeux deiîus 
îa terrée confîderons ceux que le inon- 
de eftime puiiïans Se riches , & voyons 
combien ils font paroiftre de foibleiïe 
Se d'indigence dans les choies mefme 
dont ils prétendent fe fervir pour faire 
montre de leurs richefles &z de leur 
pouvoir , puis qu'ils ne fçauroient fe ga- 
rantir des injures de l'air qu'en emprun- 
tant le couvert d'une mafte de pierres, 
Se qu'ils ne peuvent eftre en feureté 
qu'en recherchant Se mandiant le fe- 
cours des autres. 

Suppofez que le plus grand Se le plus 
puiffant Rov de la terre donne congé à 
tous les officiers domeftiques , qu'il 
commande aux gardes de aux foldats 
quM a prés de faperfonne de fe retirer: 
qu'il licencie les troupes qu'il entretient 



sua. l'Eternité'. 21 

pour fa défenfc : qu'il oblige tous fes 
fujets d'abandonner les villes &: les au- 
tres lieux de Ion royaume , & d'aller ha- 
biter en quelque autre pais étranger. 
Après cela que luy reftera-t-il dans ce 
délaiflement , & dans cette folitude où 
il fe trouvera réduit , finon des reiTenti- 
mens de fa propre foiblefTe , & des mar- 
ques du peu d'aflurance qu'il trouvera 
enluy-mefme,eftant deftitué dufecours 
d'autruy. 

Le Dieu que nous adorons eft infini- 
ment élevé au deftlisde toutes cesbaf- 
fefTes:ii n'a pas befoin de rien emprunter 
des créatures pour faire paroiftre fa puif- 
fance & fa grandeur. Il eft fuffifant à luy- 
mefme , & il trouve en luy-mefme tous 
les biens &c tous les avantages qu'il peut 
délirer. Ceft en cela que nous devons 
^ nous glorifier que nous avons un Dieu 
&c un Souverain Seigneur fi puiflant , fî 
riche & fi admirable en toutes fes per- 
fections, que tant s'en faut qu'il ait be- 
foin de noftre fervice ou de noftre aftï- 
ftance pour fa commodité ou pour fa 
confervation, qu'au contraire il eftluy- 
melme noftre fupport , noftre appuy , 
noftre force , de l'unique fource d'où 



11 C O \' S I D E R A T I O N S 

toutes fortes de biens découlent deflué 
nous. 

Quoy que toutes les grandeurs de la 
terre foient li baiTes 8c fi ravalées en 
comparaifon de celles du ciel , Dieu 
néanmoins veut qu'on rende honneur, 
refpect 8c obeïfTance aux Rois 8c aux 
Princes louverains , fa loy y oblige leurs 
ùijets, 8c condamne ceux qui manquè- 
rent à ce devoir. Et toutefois il eft cer- 
tain que la plus-part des peuples y font 
ordinairement , autant & plus portez 
par l'éclat de la magnificence qui paroift 
en tout ce qui accompagne leur perfon- 
ne, 8c qui leur imprime dans Pefprit un 
fentiment de révérence 8c decrainte , 
que parj la fimple confideration de leur 
obligation. 

Si donc une apparence extérieure de 
grandeur qu'on voit reluire parmy les 
Princes de la terre excite leurs fujets à 
les refpeéler 6c aies craindre , quels fen- 
timens d'eftime, de révérence , 8c de 
tous les autres devoirs de Religion, 
pourrons-nous jamais concevoir qui 
eorrefponde en quelque façon a la gran- 
deur infinie de la puifïance 8c de la gloi- 
re de Dieu î Quels hommages 8c quelles 



sur l'Eternité'. 25 

adorations pounons-x.ous rendre a cet- 
te Majetté Couverai ne, qui poCTcde en el- 
le-même par une furéminence incompa- 
rable 5 rout ce qui a jamais paru rie grand, 
de fublime & d'éclatant dans toutes les 
plus auguftes puiiîances de l'univers. 

C'eft pour s'acquitter aufïî de quelque 
partie de ce religieux devoir qu'on a 
édifié des temples fomptueux 8c magni- 
fiques en l'honneur de Dieu*, afin que 
les ridelles qui y vetroient la belle fini- 
éture Ôc lei riches ornemens de cesfaints 
lieux , fuflent invitez: de faire quelque 
attention à la grandeur de celuy au fer- 
vice duquel ils font dédiez. Mais iî nous 
voulions élever nos efprits un peu plus 
haut à la confideration de la grandeur 
Ôc de la fainteté de ce temple éternel 
où Dieu a établi fon trône , nous au- 
rions fans doute un motif bien plus 
preCFant de nous abdfler devant cette 
Majefté divine , Se de luy rendre nos 
refpe&s & nos hommages avec une plus 
profonde démiiïion de nous-mefmes 5 
reconnoiCïant d'un côté la grandeur in- 
finie de fa gloire Se de fa puidance , ôc 
de l'autre la bafTjtïe denoftre néant. 

Que fi la magnificence de ce temple 



24 Considérations 
eteternel eft capable de nous porter a 
desjfcictes de religion envers la Miellé 'de 
DLu, fa confideration ne fera pas moins 
forte pour nous exciter a des fentimens 
de reconnoidanceôc d'amour envers (a 
bonté : quand nous penferons que ce 
père des mifericordes , & ce Dieu de 
toute confolation , veut bien nous afïb- 
cier à la poileiTion Se jouïfTance de ce 
glorieux Se délicieux fejour, pour y de- 
meurer éternellement avec luy , pour- 
vu que nous ne nous en rendions pas in- 
dignes. Il luy fembloit peu , de nous 
avoir préparé tout ce grand monde fub- 
lunaire, pour nous fervir de logis du- 
rant noftre vie mortelle : Ce n'eft oit pas 
afTez à fa bonté d'avoir conftruit un ciel 
ôc un paradis pour eftre le dernier & 
éternel domicile de nos corps après leur 
refurrection : Il a voulu avantager nos 
âmes d'un honneur &z d'un bonheur in- 
comparablement plus grand, ayant pro- 
mis de leur donner entrée en îa joye de 
leur Seigneur : c'eft à dire de leur ouvrir 
la porte de cette demeure éternelle , & 
de les admettre en la participation de 
jouïfTance de cette lumière inacceflible 
en laquelle il avoit luy feul de toute 

éternité 



, SUR l'Eternité'. 2 < 

éternité étably Ton habitation. 

Comment donc pourrons nous di- 
gnement reconnoître une fi exceffive 
chante ? quc il cs adions de 

rendrons nous à un Dieu fi libéral Se 
magnifique, quels fentimens devons 
nous concevoir des offres d une telle 
faveur ? quel amour pour un témoi- 
gnage h admirable, & p OU r un <rz<r Q a 
précieux de fon amour? b 



CONSIDERATION V. 

Sur cette autre aueftion : Que(l-ce que 
Dieu faifin durant cette première 
Eternité ? 

G Etre recherche pourroit fembler 
d'abord peu convenable au Sou- 
verain refpe 6c que nous devons à h 

Majcfte de Dieu: car il n appartient 
pas a des chetifs vers de terre -tels 
que nous fommes,dc s'ingererdans la 
connoiiTgncedcsfecrets de Dieu, & 
de pénétrer jufques dans ks mifteres 
de cette première érernité oùDieu s'eft 
tenu comme retiré & caché en Iuy- 

C 



i6 Considérations 
mefme (ans fe communiquer à aucune 
créature. Il y auroit fujer de craindre 
l 'effet de cette|menace qu'il a fulminée 
par la bouche du Sage lors qu'il a dit , 
Trcv.i h q*e celHJ qm entreprend de regarder trop 
carie triment les fecrets de fa Matejte 
fera opprimé par l" éclat & parla f phn- 
dewdefagloirs. i 

Neantmoins comme c eft Dieu luy- 
mefme qui a daigné nous en donner 
quelque connouîance , & qui nous 
permet bien de confiderer ce qu il luy 
a plu nous rcvçler fur ce fujet pour 
nous cxcitei de plus en plus a la re- 
coiuioiffaiicc & a l'amour que nous 
luy devons : nous ne devons point 
craindre de nous approcher de ce (an- 
nuaire , pourveu que ce fou avec hu- 
milité,^ d'appliquer noftre efpnt a 
la confideration des veritez de (on 
Eternité qu'il luy a plu nous faire 



connoiitre, 



Et pou, v procéder avec plus de lu- 
miere,ii faut luppofer ce que la Théo- 
logie nous enfe lg ne, que Dieun a ja- 
mais efté B£ n'eft jamais oifif -, puis 
nu'eftant de luy-mcfme un acte tres- 
pur, il s'enfuit qu'il eft toujours agit- 



s n k l'Eté rnit e'. 27 

fatit & opérant , mais d une manière 
route divine qui cft infiniment élevée 
au deflus de tout ce que nos foibles 
efprits en peuvent concevoir. 

Cela fuppofé, fi on demande qu'effc- 
ce que Dieu faifoit pendant cette 
Eternité qui a précédé la création du 
monde > il faut répondre que Dieu 
ayoit alors des occupations dignes 
d'un Dieu , Se que fon divin efprit 
s'appliquoit à 'des penfées convena- 
bles à fa grandeur & à fa bonté. 

Et premièrement , eftant ce qu'il eft 
&pofiedant enky-mefine des perfe- 
ctions infinies , n'eftoit-ce pas un fu- 
jet capable de l'occuper trçs-fainte- 
ment Se tres-agreablement, que de 
contempler toutes les excellences Se 
toutes Jes beautez renfermées dans 
fa propre efTence ? de confiderer les 
richefTes ineftimables de fa divine fa- 
geffe, Se de prendre fes délices dans 
l'eftenduë infinie de fon incompata- 
ble bonté, Se par cette confideration 
& cette veuc, fomenter Se entretenir 
l'amour mfiny qu'il fe porte àluy-mef- 
me ? ' 

Occupation ecttainement diçne 



i8 Considérations 
d'un Dieu &: vrayement toute divine-, 
car il ne pouvoit avoir un objeéc. plus 
noble &c plus digne de Tes penfées que 
luy-mefme qui eft le premier princi- 
pe de toute excellence Se de toute 
iainteté : il ne pouvoit porter fon 
amour vers un objet plus aimable que 
luy-mefme qui eîl le premier Se par- 
fait original de toute beauté de bonté: 
Se cet amour par lequel Dieu s'aime 
infiniment foy-mefme'ne déroge point 
à fafainteté,mais au contraire, c'eft par 
cet amour qu'il fe fanctifie luy-mefme, 
parce que les divines perfections le 
rendant infiniment aimable, lorsqu'il 
s'aime d'un amour infiny , il fe rend à 
foy-mefme ce qui luy eft légitimement 
deu, 3e qui ne peut entièrement luy 
eftre rendu que par luy-mefme. 

O que nous ferions heureuxjfî nous 
avions l'efprit afîéz bien difpofé pour 
prendre part à fes divines occupa- 
tions , comme Dieu mefme nous y 
invite par fa grâce ï car pourrions nous 
concevoir des penfées plus nobles & 
plus faintes que celles qui ont occupé 
Dieu durant toute l'Eternité ? pour- 
rions nous aymer un objet plus ayma- 



sur l'Eté rnite 1 . 29 

ble Se plus digne des affrétions de 
noftre eœur que celuy dans lequel 
font renfermez toutes les bcautez Se 
toutes les excellences Se perfections 
poiîibles? 

La féconde occupation de Dieu, ou 
pour mieux parler , la féconde chofe 
que nous remarquons dans l'Eternité 
de fes divines occupations , c'eft le 
projet Se le deffein qu'il a conceu de 
créer ce grand Vnivers , Se de donner 
l'eitre à ce nombre innombrable de 
créatures qui le remplirent. Car Dieu 
n'a rien fait dans le temps qu'il n'ait 
preveu Se refolu de toute Eternité. 
Nous nous arrefterons feulement à la 
confîderation de ce que Dieu ordon- 
noit Se difpofoit de chacun de nous 
autres Chrétiens dans le fecret de fa 
providence pour l'accomplir en fon 
temps. 

Et premièrement , il nous a choifïs 
entre une infinité d'autres créatures 
qu'il pouvoit tirer du néant s'il eut 
voulu, Se qu'il y a laifTez , nous pré- 
férant à elle par une pure miferi- 
corde, Se prenant dés lors refolution 
de nous donner l'eftre Se la vie , Se de 

C iij 



^o Considérations 
nous fournir libéralement les biens 
&: les commoditez neceflaires pour la 
confervation de cette vie, avec l'efpe- 
ranced'enpoireder quelque jour une 
autre meilleure 3c plus heureule dans 
le Ciel. 

Il nous avoit pour cet effet dés lors 
préparé le don de la juftice originel- 
le, 6c toutes les prérogatives de l'eftat 
d'innocence : mais nous en vovant 
déchus par la defobeiflance & rébel- 
lion du premier homme , il a aufli-toft 
reparé cette perte, en deftinant fon 
propre Fils pour s'unir à noftre natu- 
re , & pour nous mériter par fa mort 
des grâces encore plus grandes &plus 
abondantes que celles qu'Adam nous 
avoit fait perdre par fon péché. 

Outre cela il a dés lors arrefté le 
temps & marqué le lieu où il vou- 
loit que nouspriflioiiS naiflance , non 
point durant les rigueurs de l'ancien- 
ne loy , mais dans un iiecle de béné- 
dictions Ôc de grâces : non pafmyles 
idolâtres, ou dans un pays habité de 
barbares-, mais entre les Chrétiens & 
dans le fein de fon Eglife , où nous 
avons efté régénérez par les eaux du 



sur l'Eternité'. 51 

faint Baptefme , & en fuitte inftruits 
dans lafoy de ces mifteres , & dans la 
connoiflance des chofes necefTaires 
pour noltre falut. 

Apres cela ayant preveu l'abus que 
nous ferions de fes grâces , Se les of- 
fences que nous commettrions con- 
tre fa divine Majefté -, au lieu de de-~ 
cerner contre nous une jufte condem- 
nation , il a voulu par un excez de 
mifericordeipreparerdes moyens pour 
nous porter àla pénitence -, &: ce qui 
eft encore plus admirable, il penfoit 
ànous prévenir par Tes infpirations , 
lors mefme qu'il prevoyoit que nous 
ne penferions qu'à l'offencer par nos 
péchez. 

Rappelions un peu en noftre mé- 
moire combien de fois ce Père des 
mifericordes s'eft comporté de la for- 
te envers nous , &c defquels moyens 
il s'efl fervy pour nous preferver du 
péché quand nous eftions fur le point 
d'y confentir , ou pour nous en rele- 
ver lors que nousyfommes tombez: 
de reconnoifïbns que tous ces effets 
de fa divine clémence 5 font autant de 
faveurs de de grâces , qu'il nous avoir 
C iiij 



3i Considérations 
préparés dans le fecret de ion Eter- 
nité. 

Dieu donc nous ayant ainiî aimez 
d'une charité éternelle, comme il 
nous le déclare par Ton Prophète , 
bien qu'il ne vit rien en nous qui fut 
digne de cet amour, 6c qu'il n'yffut 
porté que par fa feule bontéjdemeure- 
rons-nousinfenfibles à une telle grâ- 
ce ? aurons-nous vn cœur fi dur 
qu'il ne foit point touché d'aucun 
reffentiment de reconnoiiTance ny 
d'amour envers un tel bien-fadeur ? 

Aurions -nous jamais creu , il. luy 
mefme ne nous en avoit afïuré , qu'un 
Dieu infiny en grandeur de en puiffan- 
cc eut daigné de toute éternité penfer 
à des créatures chetives telles que 
nous fommes , non feulement en gê- 
nerai, mais auiTi à chacun de nous en 
particulier? que dés lors if eut voulu 
prendre un foin tout fpecial de pré- 
parer tous les biens corporels ÔC fpw 
rituels qu'il vouloir nous conférer 
pendant noftre vie? &c que prévoyant 
nos ingratitudes, nos malices & nos 
infldelitez, il eut refolu de nous fu- 
porter avec patience , de nous preve* 



sur l'Eternité*. 3$ 

nir de les infpirations , de nous rece- 
voir a pénitence , 6c de nous combler 
enfin de fe s grâces de de fes bénédi- 
ctions? 

O Saint nr> difoit un faint Prophe- 
te , qn ejt-ce que l homme , que vous aye\, 
da gnè vota fouvemr de luy ! &c com- 
ment te peut-il faire que cet homme 
foit fi miferable que de s'oublier de de 
penfer fi peu à vous 2 



CONSIDERATION VI. 

Sur ï Eternité qm doit fmvre U confom- 
m mon dn temps. 

LA foy que nous profeiïbns nous 
enfeigne que le monde ne dure- 
ra pas toufiours en l'eflat qu'il eft 
à prefent : le foleil Se les aftres ne 
rouleront pas toujours lur nos teftes , 
les jours,les mois Se les années ne fuc- 
cederont pas toujours les unes aux 
autres : il y aura une dernière année, 
un dernier mois , Se un dernier jour, 
qui fera la clollure du temps , auquel 
fuccedera une Eternité qui n'aura ja- 



Hçm 8 , 



34 Considérations 
mais de fin : & alors il n'arrivera plus 
aucune révolution ny aucun change- 
ment dans les créatures : lesquelles , 
comme dit lefaint Apoftre, ne feront 
plus afïujeties à la vanité ny à l'incon- 
itance , mais elles auront une ftabili- 
té perpétuelle dans l'eftat où elles fe 
trouveront. 

O que cet eftat d'Eternité fera bien 
différent de celuy dans lequel nous 
vivons 1 Toutes ces vaines penfées , 
comme dit l'Ecriture , qui amufent &c 
qui abufent fi fort nos efprits , s'é- 
vanouiront : tous ces grands deffeins 
de s'établir dans le monde, s'en iront 
en fumée : tous ces foucis de tous ces 
embaras des chofes temporelles fe 
réduiront à néant. Il ne fervira de 
rien d'avoir efté riche , puiffant de tz- 
vorifé fur la terre \ la mémoire des 
profperitez parlées ne donnera aucu- 
ne fatisfaction , mais produira plu- 
tôt un éternel déplaifir, fi on en a fait 
un mauvais ufage. Il n'y aura que le 
fouvenir des bonnes œuvres qu'on 
aura pratiquées, qui puiffe alors don- 
ner un folide contentement. 

Auparavant toutefois que la con- 



SUR l'Et ERN1TE. 55 

fommation du ilccle arrive , Se qu'on 
voye luire ce dernier jour qui doit fi- 
nir tous les autres. jours, il y aura d'é- 
tranges révolutions qui paroiftront 
dans toute l'étendue de la nature , Se 
qui ferviront comme d'avant- cou- 
reurs pour annoncer la fin du temps , 
Se le commencement de l'Eternité. 

Ce grand corps du monde eftant 
alors proche de Ton dernier période , 
fouftrira de furieufes convulfions en 
toutes fes parties: mais la plus grande 
Se la plus terrible , fera cette fanglan- 
te perfecution contre l'Eglife de Jésus- t. t&*/- 
Christ qui fera fufeitée par un cruel ï* l% u - 
tyran, auquel les faintes Lettres don- 
nent communément le nom d'Ante- 
chrlft. 

L'Apôwre S. Jean déclare qu'alors le ^ poca ^ 
diable fera déchaifné, Se qu'il viendra* » i<& *•* 
avec grande fureur pour exercer fa 
rage contre les hommes , voyant bien 
qu'il luy reliera peu de temps, Se que 
bien-tôt après il fera renfermé pour 
toute l'Eternité dans les cachots de 
l'enfer. 

Le faint Evangile adjoûte,que ce ma- u*tth. 
lin efprit employera non-feulement la 24 * - 



y$ Considérations 
force & la violence , mais aufîi les 
rufes 6c les artifices pour feduire ôc 
perdre IjS fidèles : Il fufciterapour cet 
effet des faux Prophètes & des faux 
Docteurs , & employera toutes fortes 
de moyens pour induire les hommes 
dans le vice de dans l'erreur , fous les 
trompeufes apparences de la vertu de 
de la pieté. 

O qu'il y aura en ce temps-ià de 
pauvres colombes ( comme parle un 
Prophète) qui n'auront point de cœur 
& qui fe laifferont feduire ! qu'il fe 
trouvera de Vierges folles ( félon la 
parabole de l'Evangile ) dont les lam- 
pes s'éteindront , parce qu'elles au- 
ront négligé de faire provision de cet- 
te huile celefte, qui entretient la lu- 
mière delà foy &c le fçu delà cha- 
rité! 

Mais pourquoy Dieu qui eft infini- 
ment bon,permettra-il toutes ces per- 
fecutions & toutes ces funeftes entre- 
prifes des ennemis de noftre falut ? 
11 eft vray que la bonté de Dieu eft 
infinie , &c que fa volonté eft fouve- 
rainement bien-faifante. Il ne prend 
aucun plaiiir en nos maux > & ne fe 



sur l'Eternité'. 57 

délecte point , comme dit le Sage , en 
la perte des vivants. Mais comme il 
eft le Saint des faints Se la fainteté 
mefniCjil veut que nous participions à 
cette divine qualité, &: que nous nous 
rendions faints Se vertueux pour eftre 
dignes d'avoir part à fa gloire : & com- 
me la vertu ne s'acquiert ordinaire- 
ment que par le travail , Se ne fe per- 
fectionne que dans les fouffrances *, fa 
providence veut nous fournir des oc- 
cafions pour acquérir cette noble 
qualité , Se pour nous y perfection- 
ner. 

D'ailleurs les recompenfes qu'il a 
promifes à ceux qui luy feront fidèles 
font fi excelîives , Se les couronnes 
qu'il leur a préparées font fi glorieu- 
fes , qu'elles vallent bien qu'ils fafTent 
quelque effort pour les mériter. 

Que ne fait-on point, & que ne fouf- 
fre-t- on point pendant cette vie, pour 
acquérir des biens peri(Tables , dont la 
poiTeflion eftfî courte Se fi incertaine? 
Se s'il eftoit queftion de conquefter un 
Royaume temporel , combien de com- 
bats cft-cequ'il faudroit rendre?& avec 
quel courage eft-ce qu'on s'expoferoit 



S np 



38 Considérations 

à toutes fortes de dangers, pour rem- 
porter une couronne où l'on trouve 
îbuvent un grand nombre d'efpines, 
fous quelque peu de fleurs, qui font 
prefque auffi-toft flétries , qu épa- 
nouies ? 

Si donc l'on juge que ces biens tem- 
porels qui durent fipeu , & qui font 
entremêlez de tant de maux, méritent 
qu'on travaille , & qu'on fouffre beau- 
coup pour les acquérir : que devons* 
nous penfer d'une gloire & d'une fé- 
licité qui ne doit jamais finir, &c qui 
comprend en foy toutes fortes de 
biens imaginables. N'eft-il pas jufle 
que ceux qui y afpirent , donnent 
quelque preuve de leur courage & de 
leur fidélité , afin qu'ils en foient 
trouvez dignes ? Dieu l'a ainfîordon- 

Aptc.xi. né , & le faint Apôtre nous déclare 
que la couronne de gloire n'eft point 
pour ces cœurs lâches & timides qui 
ne voudroient pas fe priver d'aucune 
fatisfaction , ny fouffrir la moindre 
incommodité pour le fervice de fa 
•• Majefté divine : de le Saint Evangile 

Mteft h déclare 1** I* Royaume des (ieux 
fefijfrt violence > c'eft à dire qu'il faut 



sur l'Eternité 1 . $9 

faire effort pour l'acquérir , & qu'il 
n'y a que les âmes courageufes qui 
foicnt clignes de le poiTeder, 

Ajoutez à cela que les grâces &con- 
folations celcftes qui ne manquent ja- 
mais aux âmes fidèles , 6c que Dieu 
leur communique abondamment au 
milieu de leurs fouffrances , fortifie- 
ront leurs cœurs d'une manière û ad- 
mirable , Se adouciront tellement l'a- 
mertume de leurs peines , qu'il leur 
arrivera le mcfme -qu'aux faints Mar- 
tirs qui fe trouvoient comblez de 
joye de d'allegrelTe , parmy leurs plus 
aipres perfecutions-, en forte que com- 
me il eft dit des faints Apoftres , c'e- 
ftoit pour eux un fujet de contente- 
ment que de fouffrir pour l'amour de 
Jesus-Christ, v 



4» 



4o Considérations 



CONSIDERATION VII. 

Sur la certitude des chofes que le Fils de 

Dieu a prédites , & qu'il a déclare 

devoir arrivera la confommauon 

des fiecles. 

LA Confideration précédente a 
commencé de nous découvrir les 
chofesqui arriveront lors que le mon- 
de approchera du terme de fa durée,& 
nous continuerons dans les Considé- 
rations fuivantes à traiter du mefme 
fujet , qui fervira comme de prepara- 
tif pour mieux concevoir l'eftat où fe 
trouvera le monde durant l'Eterni- 
té. 

Mais comme il fe pourroit faire que 
quelque efprit moins éclairé , doute- 
roit de la certitude des chofes qui 
feront rapportées , & les prendroit 
plûtoft pour des invendôs que la pieté 
auroit fuggerces, que pour des veri- 
tez qu'on foit obligé de croire: nous 
avons iugé necefïaire d'avertir icy le 
Lecteur que nous ne prétendons rien 

avancer 



sur l'Eternité*. 41 

avancer fur cctcc matière qui ne foit 
ciré des paroles de Jésus - Christ 
ou de les Apoftres 6V: Prophetes>& par 
confequent qui ne foit appuyé du tef- 
moignage delà première & Souverai- 
ne venté. 

Et bien que pour cflre obligé de • les 
croire cedevroit'eftre un motif plus 
que fufTifant de fçavoir qu'elles font 
contenues dans les Saints Evangiles,& 
autres livres de l'Ecriture &: que c'effc 
le Fils de Dieu qui les a prédites; 
neantmoinspour une conviétionplus 
entière & plus forte des efprits les 
plus difficiles *, nous nous arrêterons 
premièrement à la confiieration des 
choies qui ayant efté prédites par ce 
Souverain Seigneur ont déjà efté ac- 
complies, afin que do-là ils puifTent 
inférer la certitude de la vérité des au- 
tres qui ont efté fembablcment prédi- 
tes parle mefmeFils de Dieu, & qui 
arriveront infailliblement en leur 
temps. 

Noftre Seigneur Jefus-Chrift eft 
appelle Proyhtte en divers endroits de 
l'Ecriture : mais ce nom de 'Prophète 

D 



4* Considérations 
luy eft donné par excellence -, parce 
qu'il eft le principe Ôc la fource de 
routes les lumières qui ont efté com- 
muniquées aux autres Prophètes , 
d'où il s'enfuit qu'ayant préveu & 
prédit les chofes à venir d'une maniè- 
re plus parfaite de plus excellente que 
les autres n'ont pu faire, ces prédi- 
ctions méritent d'eftre receucs avec 
une eftime Se une foùmiffion d'efprit 
toute particulière. 

Les faints Evangiles rapportent di- 
verfes chofes que ce divin Meflîe 
avoit prédites , ôc qui fe trouvent 
avoir cité accomplies : dont nous re- 
marquerons icy quelques-unes des 
principales. 
i»c\ 19. Approchant un jour de Icrufalem. & 
jettant les yeux fur cette grande Ville, 
que l'on découvroit à plain de deflus 
la montagne des Olives où eftoit fon 
chemin , il fe mit à pleurer , ôc pré- 
voyant les calamitcz qui dévoient luy 
arriver en punition des péchez de fes 
hahitans , il prédit le fiege que les Ro- 
mains dévoient mettre devant cette 
mal-heureufe Ville , fa deftru&ion to- 
tale, ôdadilperfion des luifs. 



! 



sur l'Eternité*. 43 

Cette prédiction fut aecomplie qua- 
rante ans après, comme tous les Hifto- 
riens de ce temps-la , &: les Juifs mê- 
mes le rapportent : & ce qui eft digne Ab ; ; 
d'étonnement , c'eft que depuis cette eoiDeui 
deftruclion, ce miierable peuple aefté Vâg i [ a 
diipcrfé par toutes les nations du £ at ^ on '" 
monde, fans avoir jamais pu fe rafïem- oje.' 9. 
bler , ny former aucun corps de Re- 
publique : 8c depuis plus de .feize cens 
ans il eft toujours demeuré vagabond fii, C [f ra ei C 
fur la terre , fans Roy, fans Preftre,fans (,nc Re * 
Autel , fans Temple , fans Sacrifice , p^ùcp"^ 
comme le rebut de toutes les autres llnc fi- 
liations, portant visiblement partout "ne ail- 
les marques de la malédiction de " 

. Ofc. c X 

Dieu , & de la vengeance que fa jufti- 
ce veut tirer du parricide commis en 
la perfonne de fon Fils. 

Dans le mefme Evangile , il cft dit , ^w. ,,. 
que Jefus-Chrift fortant une fois du 
Temple de Jerufalem , quelques-uns 
de fes difciples le convièrent de regar- 
der les magnifiques baftimens qu'on 
y avoir faits de nouveau , de la prodi- 
gieufe grofTeur des pierres qu'on y 
avoir employées : & que ce divin 
Seigneur prit de là occafion de predi- 

Dij 



44 Considérations 
re la deftruction & défolation entière 
de ce Temple. Voyez-vous, leur dit-il, 
tous ces grands édifices ? Je vous dé- 
clare qu'ils ieront entièrement ruinez, 
ev qu'il n'y demeurera pas feulement 
une pierre fur une autre pierre. Cette 
lofifk de prédiction a efté accomplie lors que la 
îih. ?*i v ^ e fut P r tf e P ar ^ es Romains^ en for- 
9-.jSrtQ. te que nonobftant les défenfes du fils 
de l'Empereur qui commandoit l'ar- 
mée, &: qui vouloit conferver ce Tem- 
ple à caufe de la magnificence de Tes 
édifices, qui le faifoit eftimer comme 
l'une des merveilles du monde , les 
foldats y mirent le feu de le ruinèrent 
de fonds en comble. Mais ce qui eft 
digne de remarque, c'efl que plus de 
deux cens ans après cette deftruction, 
l'Empereur Julien furnommé l'Apo- 
ftat, ennemi juré de la Religion Chré- 
tienne, voulant convaincre de fauiTe- 
té la prédiction de Jefus-Cnrift, con- 
via les Juifs de réedifier ce Temple, ëc 
leur fournit de grofîcs fommes d'ar- 
gent pour cet effet. Mais ils en fu- 
rent empefehez par des prodiges 
fi extraordinaires , que l'on con- 
nut manifestement qu'il y avoit une 



sur l'Eternité'. 4J 

puiflancc fupericure qui s'oppofoit a 
l'exécution de ce défie in : caries Juifs 
qui travailloient avec une ardeur in- 
croyables cet ouvrage, ayanr creufé 
la terre & commencé de pofer les fon- 
démens , il en fortit quantité de fiâ- 
mes qui confumerent non feulement 
les pierres de les matériaux , mais aufîl 
les outils 6v inflrumens des ouvriers : 
plufieurs Juifs furent aulli envelopez 
dans cet embrafement : &c pour un fur- 
croift d'étonnement , l'on vit paroiftre 
fur les veitemens de tous les autres 
Juifs qui demeuroient en Jerufalem, 
des taches' de fang en forme de croix, 
qui ne pouvoient en aucune façon fe 
laver ny s'effacer: ce qui leur caufa un 
tel effroy , qu'ils alloient courans par 
les rues & crians mifericorde j &■ 
plufieurs d'entre eux touchez de ces 
prodiges embrafferent lafoy de Jefus- 
Chrift , & demandèrent le Baptême. . - 
Tout cecy eft rapporte par les Hiito- Ub. w, 
riens de ce temps-là , mefme par les cîSSjlL 
prophanes & infidelles. S. Grégoire de 



or.-t i.tn 
LaUos» 



Nazianze Se S.Jean Chrvfoftome qui ç G ' 
vivoient alors, en parlent comme d u- N**v** 
ne chofe notoire , pour laquelle on \l 



lan. 



46 Considérations 

pouvoit produire autant de témoins , 
qu'il y avoit d'habitans dans cette 
grande ville. 
M^t.h o ^ e me ^ nie J^ûis-Chriil a encore pré- 
iffc. 2u ' dit que plufieurs grandes perfecutions 
s'éleveroient contre fon Eglife -, que 
ceux qui croirpient enluy fer oient ac- 
culez & traifnez devant les tribunaux-, 
qu'ils feroient condamnez comme mé- 
dians Se impies , Se que les puillances 
de la terre employeroient toutes for- 
tes de moyens pour ruiner & abolir 
cette nouvelle Religion : Se que non- 
obftant cela fon Evangile feroit pref- 
ché en tous lieux , Se receu dans tou- 
tes les nations de la terre. Et c'eft une 
chofe étonnante, qu'ayant choifi pour 
cet effet douze pauvres pefcheurs, qui 
n'avoient ny feience ny éloquence, ny 
aucune autre qualité confiderable , ils 
avent néanmoins porté Se publié cet 
Evangile en toutes les parties de l'u- 
nivers : Se que nonobltant les oppofî- 
tions des fçavans Se des fages du mon- 
de : nonobftant les défenfes rigoureu- 
{es des Empereurs idolâtres , qui ont 
employé toutes leurs forces Se toute 
leur autorité pour empefeher cette pu- 



sur l'Eternité.' 47 

blication , 8c pour détruire l'Eglife 
naiflante : nonobftant la fureur 3c 
cruauté des tyrans , qui faifoient de 
tous cotez une fanglanée boucherie 
des Chreftiens: Enfin nonobftant la 
reiiftance de tous les peuples infidè- 
les , qui eftoit telle, qu'il fembloit que 
toute la terre eût conjuré contre Jefus- 
Chrift ; cet Evangile a efté non feule- 
ment prefché &c publié en tous lieux , 
mais auffi il a efté receu &c embrafle 
par un nombre innombrable de per- 
fonnes déroutes conditions, dont la 
plus-part n'ont point fait de difficulté 
d'expofer leur vie & defourYrirlamorr, 
plûtoft que de manquer à la foy de 
Jefus-Chrift. 

Tous les Hiftofriens facrez de pro- 
phanes rendent témoignage de ces 
chofes qui font voir manifeftement , 
qu'il faloit que celuy qui a prédit des 
chofes fi extraordinaires &C fi peu 
croyables, qui néanmoins ont efté ac- 
complies , Se s'accompliflent encore 
tous les jours, fuft doiié d'une con- 
npiflance 3c puiflance furnaturelle ôc 
divine, pour prévoir & prédire avec 
tant de certitude des évenemens d 



48 Considérations 
étranges , 6c pour conduire à chef une 
entreprifequi fembloit naturellement 
impoiïible , félon toutes les apparen- 
ces de la raifon. 

Or le mefme Fils de Dieu qui a 
prédit avec tant de vérité toutes 
ces chofes qui font arrivées dans les ■ 
fiecles p allez, c'eft le mefme qui a pié- 
dit les autres dont nous attendons 
laccomplifTement à la fin des temps , 
& durant l'Eternité , dont il fera parte 
dans les Confiderationsfuivantes.C'efl 
îa mefme fageife & la mefme puiflance 
qui a déclaré les unes &: les autres : es- 
par confequent comme nous fommes 
convaincus de la vérité des premières, 
no as fommes auili obligez de recon- 
noiftre que la prédiction des autres 
n'eft pas moins véritable, en forte que 
nous devons en cecy auffi-bien qu'en 
tous les autres points de noftre foy, 
foûmettre toutes nos veue's & tous 
nos raifonnemens aux paroles de ce 
Dieu de vérité : & comme dit le famt 
Apoftre, Captiver nos entendetnens font 
[on cbiïJJaKCt\&c ajoutant foy à ces divb- 
- nés prédictions, profiter des connoil- 
fances <Sc des avertiffemens qu'il luy a 

pieu 



sur l'Eternité. 49 

pieu nous donner , Se tafeher de nous 
rendre dignes des promeMes qu'il nous 
a faites pour l'Eternité. 



CONSIDERATION VIII. 

Sftr les fgnes & prodiges qui doivent 
Arriver a U fin du monde, 

L Ors qu'une horloge eft fur le point -. 
de fonner, il fe fait un mouvement 
extraordinaire de toutes fes roues qui 
rend un bruit confus , comme pour 
avertir qu'on fc tienne attentif à la 
prochaine fonnerie de l'heure. Dieu a 
pofé fur nos telles le ciel ôc lesaftres 
comme une grande horloge pourme- 
furer les jours,les mois & les annéesj&; 
pour marquer toutes les heures &z tous 
les momens de noftre vie. Lors donc 
que cette horloge celefte fera fur le 
point de fonner la dernière de toutes 
les heures , le Fils de Dieu a déclaré Mamî , 
que l'on verroit d'étranges lignes dans t*c*iu 
le ciel , que le foleil fourTriroit une 
prodigieufe éclipfe quiépouvanteroit 
la terre > que la lune perdroit fa lu- 

E 



5© Considérations 

mierc , que les étoiles difparoiftroicnt 
comme fi elles eftoient tombées du fir- 
mament, que cet ordre fi jufte de fi bien 
compafiequi fe voit dans les mouve- 
mens des aitres , feroit interrompu, 
&que toute cette région celefte fouf- 
friroit des altérations fi extraordinai- 
res &c fi terribles , qu'il n'y auroit plus 
aucun lieu de douter que le monde ne 
fuft arrivé au dernier période de fa du- 
rée , 6v que tout ce qu'il y a de corru- 
ptible dans la nature ne deuft bien- 
toft prendre fin. 

Quelles feront alors les penfées des 
homes, a la veuë de fi étranges fpecla- 
çles, qui les avertiront de fe difpofer à* 
cette dernière heure qui finira le tems, 
& donnera commencement à l'Eter- 
nité? Mais fur tout , quelle fera l'épou- 
vante des pécheurs ï lors qu'ils recon- 
noiftront dans ces prodiges,les triftes 
préfages de la prochaine ruine de tous 
leurs defleins, ôc qu'ils verront clai- 
rement que tout ce qu'ils ont le plus 
aimé va périr pour jamais , &: qu'il 
ne leur réitéra plus, comme dit l'A- 
poftre, qu'une terrible attéte du Juge- 
ment de Dieu qui lancera fur leurte- 



sur l'E termite.' 51 

ftc criminelle la foudre d'une éternel- 
le condamnation. 

Pour un furcroift de terreur le mê- 
me Jefus-Chrift déclare qu'en cerné- jj*" 4 *** 
me temps tous les élemens reiTenti- 
ront d'étranges fécondes, qu'on verra 
de tous coftez de grands tremblemens 
de terre , que la mer fera agitée de fu- 
rieufes tempeftes , que l'air fe couvri- 
ra de fombres nuées, d'où fortiront 
des éclairs ôe des éclats de tonnerre 
Ci épouvantables , que les hommes **<? «« 
voyant tous ces prodiges deffecheront 
de crainte de d'effroy , comme parle 
le faine Evangile, de tous remplis de 
terreur quitteront leurs emplois or- 
dinaires , abandonneront tous leurs 
autres foins, de demeureront dans une 
continuelle attente des évenemens 
qui leur feront défignez par ces fignes. 
Alors on verra dans le monde une cef- 
fation prefque univerfelle de toutes 
fortes d'occupations , de comme une 
fufpenfîon générale de toutes les affai- 
res temporelles ', de l'on ne penfera 
plus qu'a cette dernière de prochaine 
cataftrophe qui fera céder le temps , 
Se donnera commencement à l'Eter- 

Eij 



5i Considérations 
rite. O que les penfées des mortels 
flront alors bien différentes de celles 
qui occupent maintenant leurs efpritsl 
Qu'ils auront bien d'autres foucis 
dans le cœur , &c pour des fujets bien 
plus importans que ceux pouriefquels 
ils s'empreflent , &c Te donnent tant 
de peines furies chofes prefentes. 

Mais confiderons encore ces der- 
nières difpofitions de la nature , & 
reconnoiiï'ons qu'alors s'accomplira ce 
que le famt Efprit a dit par la bouche 
s*j>- {• du Sage : c'eft à fçavoir que Dieu ar- 
mera tou.es les créatures pour pren- 
dre vangeancedefes ennemis, & que 
tout l'univers combattra pour luy ôc 
avec luy contre ces miferables infen- 
fez, Et certainement , qui eft-ce qui 
pourra concevoir en quelle détreiïe 
le trouveront les pécheurs , voyant 
tous les élemens conjurez, & toutes 
les créatures armées contre eux pour 
vanger les injures faites à leur Créa- 
teur. Il ne leur reftera plus aucun lieu 
où ils puiiTent fe réfugier ôc fe mettre 
à couvert de leurs attaques. S'ils levée 
les yeux au ciel, ils le verront tout en 
feu, &c preft à lancer fes foudres ; S'ils 



sur l'Et ernite. 53 

regardent la terre , ils la fendront 
trembler fous leurs pieds , &: com- 
mencer à fe crever ex entr'ouvrir pour 
les abyfmer. 

Helas 1 qu'eft-il befoin d'un appareil 
fi terrible pour un fujet il chetif de 
li miferable \ Un limple revers de la 
main de Dieu ne feroit-il pas fuffifant 
pour exterminer & anéantir tous les 
pécheurs? Pourquoy donc employer 
une fi grande puifïance &: des forces fi 
redoutables , contre des ennemis (î 
foibles ï C'eft pour donner aconnoi- 
ftre quelle eft l'énormité du péché , & 
pour faire reflentir aux pécheurs com- 
bien Dieu le tient offenfé , de ce que 
des miferables vers de terre ofent bien 
fe révolter contre fa majefté , méprifer 
fa bonté , & attenter contre ton auto- 
rité fouveraine. Comme la malice 3c 
perverfité d'une telle offenfe va juf- 
qu'à l'infini , rien ne peut eftre trop à 
Dieu, pour témoigner fon jufte reflen- 
timent, de pour donner des marques 
de ion indignation 3c de fa colère. 



E iij 



54 Considérations 

CONSIDERATION IX. 
Sur le dernier embrafemem du Monde» 

^_ ri E texte facré nous déclare que ce 

a p« ? . -&«• grand Jugement qui rerala deci- 
» r/f/i f lon ^ e no fl- re bon-heur ou mal-heur 
éternel, fera précédé d'un embrafe- 
mcntuniverfel,& qu'un furieux tour- 
billon de feux & de flammes , marche- 
ra devant le Souverain Juge lorsqu'il 
defcendra du Ciel pour tenir fes afîi- 
zes , & prononcer le dernier Arreft de 
vie ou de mort fur toutes les créatures 
humaines. 

Cette vérité eft non-feulement atte- 
stée par les Prophètes & par les Apô- 
tres , mais mefme par quelques-uns 
des anciens Philofophes qui ontvefcu 
dans lagentilité , &: qu'ils avoient ti- 
ré des eferits de Sybilles : en forte que 
comme le monde , quelques Siècles 
après fanaiflance, aefté tout innondé 
par un déluge d'eau : de mefme lors 
qu'il approchera de fa, fin, il doit eftre 
embrafé par un déluge de feu : de ce 



sur l'Eternité'. 55 

feu fera comme le Heràu!c qui annon- 
cera la venue du Souverain Monarque 
du Ciel, pour mieux faire connoiftre la 
grandeur de la puifiance de fa Divi- 
nité. 

Lors que les Roys de Perfe fortoient 
de leur Palais pour faire voyage , ils 
eitoient précédez de certains Officiers 
qui portoient devant eux un feu allu- 
mé : 3c il y a des Princes qui font tou- 
jours marcher devant eux lors qu'ils 
fortent en public plufieurs gardes te- 
nant des efpées nues en leurs mains 
pour marque d'une fouveraine autori- 
té. Mais lors que le Roy du Ciel àef- 
cendra en ce bas monde pour pren- 
dre feance en fon lit de juftice , il en- 
voyera devant luy les feux 3c les flam- 
mes comme fes avanteoureurs , pour 
annoncer fa venue, & pour faire mieux 
éclater la gloire de fa divinité 3c la 
grandeur infinie de fatoute-puuTance, 
devant laquelle il faut que toutes les 
grandeurs & toutes les puifTances du 
Ciel,4e la terre 3c des enfers flechiflent 
le genoiïîÎTpour luy rendre une fouve- 
raine adoration. 

O combien redoutable fera la Ma- 
E iij 



l 



$6 Considérations 
jefté de ce grand Juge qui fe fera con- 
noître par un tei prodige? & qui eft- 
ce, comme dit un Prophète ï qui pour- 
ra fubfifter en fa prefence,ou qui pour- 
ra refifter aux ordres de fa divine vo- 
lonté > 

Ce feu ne fera pas feulement pour 
marquer la gloire de ce Souverain Sei- 
gneur , mais auili pour commencer 
l'exécution de fes deffeins *, brullant &c 
confumant tous les corps mixtes 3c 
corruptibles qui fe trouveront en ce 
bas monde, purifiant & nettoyant les 
régions élémentaires 3c celeftes , <k les 
mettant en Feftat où elles doivent de- 
meurer durant i'Etei nité. 

Regardez donc avec les yeux de la 
penfée cet effroyable incendie qui en 
mefme temps s'allumera dans toutes 
les parties de ce grand Vnivers. Voyez 
toute la terre couverte de feux de de 
flammes, qui brufleront tout ,fans rien 
épargner. Toutes ces fuperbes maifons 
tous ces Palais magnifiques , tous ces 
riches ameublements , feront en un 
moment réduits en cendre : tous ces 
joyaux tant eftimez, ces perles,ces dia- 
mants , ces pierres precieufesque l'on 



r 

sur l'Eternité'. 57 

confervoit avec tant de foin dans les 
cabinets feront confumez dans cet cm- 
brafement : toutes ces rares Peintures, 
ces riches tapiileries , ces étoffes de 
grand prix ferviront de pafturc aux 
flammes : la beauté des Jardins,la ver- 
dure des prairies , Pagreable diveriité 
des payfages fera entièrement effacée 
par ce feu: tous les animaux qui vivent 
fur la terre , les oyfeaux ck les poiilons, 
feront furToqucz dans cette incendie 
qui fera un ravage univerfel de tour 
ce qui fe trouvera dans ce bas mon- 
de. 

Voila quelle fera la fin de toutes ces 
chofes qui n'ont receu l'eftre de Dieu 
que pour fubftfter dans le temps, &c qui 
n'auront aucune part à l'Eternité. 
Sidcncy comme dit le Prince des Apo- t,-pet.i 
tics, toutes ces poffefftons temporelles & 
toutes ces nebeffes du monde doivent périr 
de la forte , s'il faut quelles foient con- 
fumées & anéantie dans cet embraie - 
ment : de quel œil les devons nous re- 
garder ? quel ufage en devons nous 
faire \ n'cll-ce pas un déplorable aveu- 
glement que d'y attacher fon cœur » & 
de les préférer aux biens Eternels qui 



L i 



58 Considérations 

ne doivent jamais périr, & que Dieu a 
préparez pour ceux qui luy feront fi- 
dèles? 

Mais quelqu'un peut-eftre penfant 
à ce dernier embrafement , fera plus 
en peine de la vie , que de tous Tes 
biens extérieurs , <Sc craindra de ref- 
fentir en Ton propre corps les attein- 
tes de fes flammes , au cas qu'il fut 
encore trouvé en vie , comme il y a 
fujet de croire que plufieurs créatures 
humaines , feront encore alors vivan- 
tes far la terre. 
rii. D. C'edle commun fentiment des Do- 
s*^em] coeurs , que ce dernier embrafement 
m. t. aura des effets fort différents , fur les 
corps de ceux qui feront alors trouvez 
vivansj de pour les mieux connoiftre 
il faut nous remettre en l'efprit ce qui 
eft rapporté dans l'Efcriture de cet- 
te fournaife de Babilone. Nous appre- 
nons du Prophète Daniel que le Roy 
Nabuchodonofor extraordinairement 
irrité de ce que trois jeunes Seigneurs 
du peuple d'Ifrael refuloient d'adorer 
laftatuë qui le reprefentoit, fit allu- 
mer un fi grand feu dans une four- 
naife où îlvouîoit qu'ils fufient preci- 



L 



sur l'Eternité'. 59 

pitez, que les flammes en fortoient 
prés de cinquante coudées au dehors ; 
en forte que les foldats qui s'eftoient 
mis en devoir, de faire cette cruelle 
executiô,furent eux-mefme envelopez 
& brûlez par ces flammes, cependant 
que par une protection fpeciale de 
Dieu , ces jeûnes Seigneurs eftant 
tombez dans ces brafiers n'en receu- 
rent aucune Iefion -, mais leurs liens 
s'eftans rompus, on les voyoit mar- 
cher au milieu de cette fo urnaife & 
de ces feux, loiians & beniflans Dieu, 
&refpirant un air aufli doux de aufli 
tempéré que (1 quelque zephir y eut 
fait tomber une rofée bien fraifehe. 

Il arrivera quelque chofe de fembla- 
ble en ce dernier embrafement , car 
les corps des Juftes qui par leurs bon- 
nes œuvres , ou par leurs fouffrances 
durant les perfecutions , auront en- 
tièrement fatisfait à Dieu pour les 
peines deuësà leurs péchez, n'en fouf- 
friront aucune peine ny douleur: que 
H leur fatisfact-ionn'apas efcé entière, 
& s'ils fe trouvent encore redevables 
à la divine iuftice ,ce feu leur fervira 
de purgatoire , de en affligeant leurs 



60 Considérations 
corps purifiera leurs': âmes : mais pour 
les miferables reprouvés le feu de cet 
embrafement commencera de faire 
fur leurs corps Se deflus leurs âmes , 
ce que le feu d'enfer continuera du- 
rant l'Eternité. 

O que l'eftat d'innocence & de ju- 
ftice efta eftimer ôc àdefirer ! que fes 
privilèges font grands & admirables! 
que c'eit un grand bon-heur d'élire 
vny à Dieu , par le lien de fa grâce & 
de fon amour 1 & au contraire que 
c'eft un grand malheur d'en eftre fe- 
paré par le péché , & de fe rendre l'ob- 
ject de fa colère & de fon indignation', 
que ceux qui font en ce malheureux 
eftat , penlent ferieufement pendant 
qu'ils en ont le temps , ce qu'ils vou- 
dront avoir fait lors qu'ils fe verront 
entourez de ces flammes, & qu'ils fe 
trouveront fur le bord du précipice 
de leur éternelle damnation. 






sur l'Eternité*. Ci 



CONSIDERATION X. 

Sur la RcfitrcB'icn generalle des morts , 

& far les differens eftats de ceux 

qui refttfateront. 

S'ily aaucunmift-ere de noftre Re- 
ligion pour l'accomplifïement du- 
quel il (bit neceiTaire de croire la 
tjute-puifïance de Dieu, c'eft prin- 
cipalement celuy de la refurrection 
générale de tous les morts. Lors que 

A fi JT 

Saint Paul en voulut parler dans TA- ' 
reopage , plusieurs de ceux qui l'é- 
coutoient, s'en moquèrent , comme 
d'une chofe qu'ils eilimoient impôt- 
fible. 

Les autres interrompirent fon dif- 
cours , comme neleiugean'tpas digne 
d'une plus longue audiance : Il y en 
eut tres-peu qui fe trouvaient difpo- 
fez à le croire : cV neantmoins il fem- 
ble qu'entre toutes les veritez de la 
foy,Dieu ait particulièrement incul- 
qué dans les faintesEfcritures celle de 
la relurredtion des morts *, comme 



r 



l$A7l.\U 



Ci Considérations 
voulant nous obliger de foumettrc en 
ce point noftre efprit à fa toute-puif- 
fance , en forte que nous croyons plus 
d fa parole qu'à nos foibles raifonne- 
mens. 

Jefus-Chrilt. après avoir dit à Mar- 
the , qu'il eftoit la Refurre&ion Se la 
vie , de que celuy qui croiroit en luy, 
bien qu'il fut mort,reprendroit 'neant- 
moins vne nouvelle vie : il luy de- 
manda expreiTement , croyez vous 
qu'il foit ainfi ? &: voulut que cette 
vertueufe Dame faifant un acte de Foy 
fur cette vérité , mérita d'en voir l'ef- 
fet cv l'accomplifTement en la refurre- 
clion defon frère. 

C'eft auflî en cet article que nous 
devons particulièrement montrer que 
nous fommes fidèles , &c que nous 
croyons vrayement en Jefus-Chrift : 
& bien que nous ne puiilions pas con- 
cevoir comment il le pourra faire , 
qu'un nombre prefque innombrable 
de morts reviennent en vie , après 
que les uns auront efté confumez par 
le feu , les autres dévorez par les be- 
ttes , d'autres réduits en pouffierc ôc 
comme anéantis dans leurs fepulchres: 



sur l'Eté rnite'. 6$ 

rendons ncanrmoins ce devoir à la 
religion & à la pieté , que d'acquiefeer 
volontiers à ce que la parole divine 
nous oblige de croire touchant cette 
refurrection : donnons cette gloire a 
Dieu,de reconnoiftre &: confcfFer que 
fa toute-puiffance furpatîe incompara- 
blement la foible portée de nos efprits 
de qu'il peut une infinité de chofes 
que nous ne (cautions concevoir ny 
entendre. 

Comme donc par les ordres que fa 
providence a eftablis en ce bas mon- 
de, nous voyons revivre les grains de 
froment ôc les autres femances après 
qu'elles font pourries 6c confumées 
dans la terre : comme nous voyons 
que la nature qui femble morte du- 
rant les rigoureufes froidures de l'hi- 
ver, réprend tous les ans une nouvelle 
vie aux approches du Printemps : ain- 
fi le mefme Dieu après la faifon fâ- 
cheufes du fiecle prefent, nous fera 
un jour renaiftre de nos cendres : de 
cette mefme toute-puiffance qui nous 
a tiré des abifmes du néant pour nous 
faire ce que nous fommes, nous reti- 
rera un jour des ombres de la mort, 



^4 Considérations 
pour nous redonner une nouvelle vie 
qui ne fera plus tributaire de la mort, 
éc qui n'aura point d'autres bornes de 
{a durée que celle de l'Eternité. 

Mais quel fera i'eftat des corps en 
cette refurrection ? c'eft la queftion 
que les Chreiliens delà ville de Co- 
rinte propoferent autrefois à faint 
f.Crfr. i 5 Paul : à laquelle ce grand Apoflre ré- 
pond>que comme une étoile elt diffé- 
rente en clarté d'une autre étoilie , de 
mefme il y aura une grande diverfité 
entre les corps de ceux qui refufeite- 
ront. Il entendo it parler des corps des 
Juftes 6c des Eleus qui feront alors 
comme des aftres tous éclatans de lu- 
mière, de enrichis des perfections con- 
venables à leur glorieux eftat , car 
comme le mefme Apoftre déclare en 
fuite , outre le privilège de l'immorta- 
lité qui les affranchira non feulement 
de la mort , mais aufli de toutes fortes 
de maladies ëc de fourTrances , ils fe- 
ront douées d'une parfaite beauté, 
d'une vigueur inaltérable , d'une agi- 
lité fi merveilleufe que comme parle 
Saint Auguftin , là eu F efprit voudra > 
là 9 mefme le corps fe portera avfsi-tcft : & 

néanmoins 



sur l'Et ernite'. 65 

néanmoins ïefprit ne voudra rxen qui ne 
/oit convenable & bien fiant a cet ejïat de 
gloire. 

Or bien que tousles corps des Eleus 
doivent participer à ces glorieux 
avantages , ce fera toutefois inégale- 
ment à proportion de leur mérite '•> car 
comme dit le mefme Apoftre , chacun f.0.15; 
recevra la reçomptrfie fielcn fion travail : 
en forte que comme l'on voit dans le 
firmament unediverfité de grandeur, 
de clarté , 6c d'autres proprietez par- 
my les étoiles, ainfi ces corps glorieux 
paroiftront fort différents en toutes 
leurs perfections , de cette diverlité 
contribuera beaucoup à la plus gran- 
de gloire de Dieu , 6c fera davantage 
reconnoiftre Se admirer auiîi bien fa 
juftice comme fa puiilance 8c fa bon- 
té. 

Au contraire les corps des mal-heu- 
reux reprouvez ne tireront aucun 
avantage de cette refurrection , mais 
plutoft un furcroift de confuilon 6c 
de peines. Car ces miferables corps 
feront laids 6c difformes , à propos 
tion de la laideur 8c difformité que le 
péché aura caufé dans leurs âmes. Ils 

F 



C6 Considérations 
feront fenfibles aux douleurs Se aux 
peines , accablez de foibleifes Se d e 
toutes fortes de miferes , Se l'exem- 
ption de la mort ne leur fervira que 
*° e ' 9 ' pour rendre leur fourfrance éter- 
nelle Se fans fin : Se par un! jufte ju- 
gement de Dieu , fuivant cet Arreft 
irrévocable qu'une voix du Ciel a 

*jp9c 18. prononcé , Autant que ces tmfcrables 
corps auront efté dans les volupté^ & 
dans les délices , pendant les def ordres de 
leur mauuaife vïi , autant fouffr iront -Us 
defnpplices& dt tourmens durant toute 
l'Eternité. 

O quelle confolation 3c quelle joye 
alors pour ceux qui de leurs corps 
auront fait des temples vivans du S. 
Efprit,par la pratique de la vertu, Se 
parla perfeverence dans la charité? 
mais quelle confufîon Se quel regret 
pour les malheureux réprouvez '. lors 
qu'ils reconnoiftront par leur propre 
experiance la vérité de ce que le faint 
Efprita dit par la bouche de l'Apo- 

C*l- 6 > ft re ^ qpig ceHX qui arment de for donne- 
ment leur chair H rien retireront que corrup- 
tien & miferes Se que pour des plaiiirs 



Eter. nite'. 6y 

criminels qui n'ont duré qu'un mo- 
ment , il faudra qu'ils fouffrent des 
douleurs 3c des* peines qui n'auront 
jamais de fin. 

Il y aura encore une autre différence 
bien remarquable entre les éleus 8c 
les reprouvez : c'eft que les corps de 
ceux là , ainfi que l'Apoftre le témoi- 
gne , feront au moment de leur refur- 
rcélion ravis & élevez dans les nues, 
comme pour aller au devant du Sou- 
verain juge, de luy faire honneur, 
lors qu'il defeendra vifiblement du 
Ciel : cependant quC les corps des 
miferables reprouvez retenus par leur 
propre pefanteur, & encore plus par 
le poids infupportable de leurs pé- 
chez , demeureront abbatus la face 
contre terre , gifants dans la pouffie- 
re, couvers de confufion Se de honte, 
attendant avec tremblement & fra- 
yeur le jugement du fils de Dieu , 8c 
la fulmination de ce dernier Arreft , 
qui portera contre eux condamnation 
de mort éternelle. 

Qui pourra concevoir quels feront 
les fentimens de ces malheureux , lors 
que fe trouvant ainfi delaiffez fur la 

F ij 



*p. î« 



68 Considérations 
terre dans un tel eftat, ils verront les 
Tuftes & les Saints élevez au deflus 
d'eux furies nues du Ciel, favorifés 
de Dieu ? honorez de careflez des Saints 
Anges , & prêts de monter au Ciel 
pour aller ioiiir des délices du paradis. 
Le S. Eiprit nous l'a déclaré par la 
bouche du Sage qui dit , qu'alors ces 
infortune ^fieront dans an trouble & dan: 
fine frayeur horrible > voyant un change- 
ment fi étrange & fi contraire a leur atten- 
te : & que gemijjant avec une extrême 
Ango'iffe , & tourmentez* d'hn furieux re- 
mords de confidence y ils diront en eux 
fnefmes : ceux-là que nous voyons mam« 
tenant dans la gloire, fient les mefimes dont 
nous nortsfiommes autrefois moque^, & 
dont nous avons fait le fajet de net 
railleries : nous penfions que leur vie ne* 
flou qfittne pure folie 5 & qu'après leur 
mon ils demeureraient fiant honneur dans 
un éternel oubly : & tout au contraire voi- 
la que "Dieu les reconnoiH aprefient pour 
fies en fan s , & leur donne place entre fies 
Saints dans le fie jour de fia gloire. Ha 
mal heureux quenotufiommes ! nous con- 
voiffons donc bien maintenant que nous 
nom fiommes égarez* du chemin de la ve- 






sur l'E ternite'. 69 
rite , & que nous avons détourné nos 
yeux pour ne pas voir la lumière ,& que 
nous n'avons pas voulu cftre éclaire^ des 
rayons du Soleil de juftice. Nom nous 
fommes lajfez^ dans les voyes de £ iniqui- 
té y nous avons marché par des voyes m* 
des & difficiles > & par un volontaire 
aueuglement > nous auons ignoré la voye 
du Seigneur. *Z)tf quoy nous a profité 
nojfre fuperbe 1 de quoy nous ont feruy ces 
rtcheffes dont nous faifiens t4nt de pa- 
rade } toutes ces chofes ont paffé & fc 
font évanoujes comme une ombre : & nous 
voila pour un jamais plongez» dans Vabif- 
me d! un malheur éternel parnoflre propre 
malice > fans aucune efperance de mifc* 
rtcorde ny de fa lut, 



CONSIDERATION XL 

Sur la dernière atlion qui 'doit faire U 
conclu fi on du temps , & donner corn- 
mencetnent à l'£ternité. 

C'Eft le jugement gênerai qui fera 
la decifion du bon-heur ou du 
mal-heur éternel de toutes les créa- 
tures humaines qui ont jamais elle. 



•JQ C ON SIDER A T I O n's 

qui font, & qui feront jufques à la fin 
du monde. 

Comme cette a&ion fera la plus 
grande, la plus folemnelle & la plus 
importante de toutes , elle fe fera auf- 
fi avec tout l'appareil & avec toute la 
majeflé qui luy fera convenable. 

Mrftij 14 Et premièrement celuy qui doit y 

n*n.). prefider comme juge, eft Jefus-Chrift, 
Fils de Dieu, Roy des Roys , &: fou- 
verain Seigneur de tous les Princes &c 
Seigneurs de la terre ; lequel defeen- 
dravifiblement avec une telle gloire 

1A7..S4. ( que comme dit un Prophète ) le So- 
leil aura confufion de paroiftre devant 
luy , voyant fes rayons obfcurcis par 
la fplendeur admirable de fon facré 
corps ,qui éclairera tout le monde de 
fa lumière ; en forte que comme té- 

Apoa. moigne le bien-aymé difciple , tout les 
yenx des créature s humâmes le zen ont, 

?hiiif>.\. Alors s'accomplira parfaitement ce 
qu'a dit le Saint Apoftre , que tont ce 
£jhU y a an Ciel y far la terre , dans les 
enfers , fléchira le genou J devant ce Sou- 
verain Seigneur > & tome langue confef- 
fera qu'il eft en la gloire de Die h fon 
ferc , 6V par confequent qu'il eft di- 



sur l'Eternité'. 71 

gnc d'efrte adore 3c glorifie, comme 
eftant un mefmc Dieu avec luy. 

Quelle joyc reffentirons alors tou- 
tes les âmes fidelles ? lors qu'elles ver- 
ront ce divin Salomon paroifrre avec 
une telle magnificence en ce grand 
jour, qui doit donner le dernier ac- 
compli(Tement à Ton triomphe ? quel 
fera le contentement de tous ceux qui 
auront aimé parfaitement noftre Sei- 
gneur Jefus-Chrift ? voyant toutes les 
créatures luy faire hommage , de luy 
rendre une fouveraine adoration , 
comme à celuy qu'elles reconnoi- 
ftront pour leur Dieu. C'eft aulfi ce 
que les vrais enfans de l'Eglife deman- 
dent tous les jours lors que recitant 
l'oraifon Dominicale, ils difent à ce 
Sauveur, Voftrc ^egne advienne , car 
félon l'explication de quelques Pères, 
c'eft autant comme s'ils le fupplioient 
d'avancer ce grand jour qui mettra fin 
à toutes les rebellions des pécheurs 
contre fa divine majeilé, de qui le fe- 
ra connoiftre fans aucun contredit par 
toutes les créatures pour le^ fouverain 
Seigneur de l'univers. 

L'Ecriture Sainte expliquant plus en 



ji Considérations 
M ^ particulier ce qui fe paflera en cette 
Marc n. dernière journée 3 ait que ce divin ju- 
lucu. g e defcendra du Ciel jufques en la 
plus balîe région de Pair, porté fur les 
nuées comme fur un char de triom- 
phe «Se cre gloire : & bien que ces miées 
doivent eftre toutes brillantes de lu- 
mière , elles paroiftront neantmoins 
fombres & obfcures vers la terre du 
codé de fa main gauche , Se comme 
toutes groTes de tempeftes & de fou- 
dres qu'elles ieront preiles de faire 
éclater fur les telles des reprouvez. 

La mefme Efcriture ajoute que ce 
Seigneur viendra avec grande puif- 
fance 6c majefté , accompagné de tous 
fes Anges , qui defeendront du Ciel 
avec luy , &c pour faire honneur à fon 
humanité ,fe rendront vifibles &pa- 
roiflront avec des corps refplandif- 
fans , doiiés d'une incomparable beau- 
té , parmy lefquels on verra une di- 
verfité merveilleufe de grâces Se de 
perfections extérieures * qui marque- 
ront la diitinction de leurs Hiérar- 
chies, Se de leurs Chœurs. 

Regardez fi vous pouvez avec les 
yeux de la penfée toute cette gendar- 
merie 



sur l'Eternité. 7; 

fncrie celeftc compofée d'un nombre 
innombrable de Séraphins , de Ché- 
rubins , d'Anges, d'Archanges &: au- 
tres., bien-heur-eux Efprits , divifés 
avec un tres-belte- ordre en plufieurs 
légions , qui rempliront toute cette 
vafte eftendiie qui fe voit depuis la 
terre jufqu'au ciel , & qui feront tous 
difpofés & prés d'exécuter les corn- 
mandemens de leur fouverain Monar- 
que. 

Qui eft ce qui ne fera touché de ref- 
pect 6c de crainte , lorsqu'il luy fau- 
dra paroiftre devant la Majefté de ce 
Seigneur qui fe nomme par excellence 
le Dieu des Armées ? mais qui eft-ce 
qui pourra refifter à une telle puifTan- 
ce } où eft-ce que les miferables pe^- 
cheurs trouveront un refuge pour fe 
fauver des mains de fa juftice, & pour 
(e mettre à couvert des traits de fon 
indignation ? :m 

Enfin le Texte facré déclare , que Matt.*?. 
le Souverain Juge eftant defeendu 
des Cieux , il prendra fa fceance fur 
un trofne de gloire &de majefté, <5c 
qu'alors toutes les créatures humai- 
nes qui auront efté depuis le commet 

G 



74 COSSIDÏ RATIONS 

cernent du monde jufqu à fa fin , fe- 
ront ptcfentécs devant luy : de forte 
qu'on verra en ce Jugement la plus 
nombreufe & la plus célèbre a(Um- 
blée qui ait jamais eux : car toutes les 
nations & tous les peuples de la terre 
compareront devant ce tribunal 
redoutable : les plus grands Roys fe- 
ront obligés de s'y trouver en perion- 
ne , auffi-bien que les moindres de 
leurs fujets, pour écouter 1 arreft de 
leur falut, ou de leur condamnation : 
il n'y aura aucune exemption ny au- 
cune acception de qualité ny dépér- 
ir. >. Tonnes : Il faut, comme dit le S. Apo- 
ftre que tous foient manireltes de- 
vante : tribunal deJefus-Chrift, pour 
y recevoir recompenfe ou chaftiment, 
félon le bien ou le mal qu'ils auront 

ni* d. U Or non feulement tous les hom- 
mes, mais auffi tous les démons afiifte- 
ront à ce jugement , & s y rendront 
vifibîes avec des corps, qui par leurs 
triftcsôc horribles figures, feront pa- 
roidre le mal-heureux eftat de ces 
cfpnts révoltés, & leur haine implaca- 
ble contre Dieu & contre les hommes. 



fil. 



sur l'Et ernite'. 75 

Eftrange fpcctade 1 qui remplira 
d'horreur tous ceux qui s'y trouve- 
ront : voyant en haut le fouverain 
Juge aflls fur un throne, avec une ma- 
jeiïé toute divine, à fes coftés des lé- 
gions d'Anges , Archanges de autres 
efprits ceicftcs,à la droite les Saints & 
tous les Eleus en très-grand nom- 
bre, dont les corps feront réplendif- 
fans de lumière , Ôc paroiftront com- 
me des aftres entre les nues , & parti- 
culièrement la tres-fainte Mère de ce 
Roy de gloire,qui aura fceance auprès 
deluy avec tout l'honneur qui luy eft 
deu : a fa gauche fur la terre, vne 
multitude innombrable de réprouvés 
mêlés avec les démons , qui par leur? 
cris 6c gemifTemens , feront afles con- 
noiftre le déplorable eftat où ils fe 
trouveront réduits parleur faute. 
OChrétié qui que tu fois qui lis cecy, 
tu dois tenir pour très-certain que tu 
alliileras en perfonne àce Jugement,&: 
que tu feras l'un de ceux qui ferôt pre- 
fentés devant ce tribunal redoutable} 
mais en quel eftat,&en quelle difpofi- 
tion ? de quel œil eft-ce^ue ce fouve- 
rain Juge te regardera > en quel lieu 

G i) 



-j6 Considérations 
feras-tu placé ? c'eft ce que tu dcvrois 
avoir fouvent en la penfée , fk qui de- 
vroit occuper les foins de ton efprit. 
Mais que voudrois-tu alors avoir fait? 
qu'elle vie fouhaiterois-tu avoir me- 
née ? ton bon-heur ou ton mal-heur 
Eternel efc maintenant entre tes 
mains : Il eft en ton pouvoir avec le 
fecoursde la grâce divine, de te pro- 
curer un bien que tu ne fçaurois ailes 
eftimer , & dont tu connoiitras la va- 
leur en ce dernier jour. Mais prend 
bien garde que il tu ne veux pas main- 
tenant faire ce que tu peux pour ton 
falut éternel , tu le voudras alors, 
mais tu ne le pourras plus. 



CONSIDERATION XIL 
Sur le nte/me Sujet. 



T 



'Outes les créatures eftant ainil 

aiTembiées devant le trofne de ce 

fouverain Juge , & toutes chofes dff- 

van'el.j pofées félon les ordres de fa divine 

volonté , le Jugement commencera 



S UR l'E T £ RKIT e\ 77 

par une enqueftc 6V par une recherche s°ph<m i. 
tres-exa&e de tout ce qui aura jamais * 
cfté fait de bien ou de mal. Mais il ne 
faudra pas fc mettre en peine de cher- 
cher des preuves ny de produire des 
témoins*, puifque le témoignage delà 
propre confeience d'un chacun , fera 
une conviction fumTantc. Il ne fera 
pas aufli necefTairc d'employer beau- 
coup de temps pour cette enquefte, 

parce que comme dit S. Aueuftin ce 

V • V , i & lih 10. 

divin Juge reravoir a un chacun corn- j ecn , it Cm 

me dans un tableau, tout le bien& '* 
tout le mal qu il auia fait durant fa 
vie, fans qu'il ait befoin de fe fervir 
de long difeours pour fe faire enten- 
dre. Et ce qui eft encore plus merveil- /* 
leux , c'eft qu'vn chacun connoiftra 
non feulement l'eftat de fa propre con- 
feience , mais anfli ecluy de la con- 
feience de tous les autres , en forte 
que par un effet incompreheniible de 
la toute-puifïance de Dieu, l'enten- 
dement de chaque particulier eftant 
celaiié d'un rayon de fa divine lumiè- 
re , verra clairement & diftin&ement 
d'un feul regard tout ce que toutes les 
créatures humaines auront jamais fait 

Giij 



78 Considérations 
de bien ou de mal : Ce qui fe fera ainfi, 
non pour contenter leur curiofité , 
mais pour faire connoiftre la juftice &c 
l'équité de ce dernier jugement , par 
lequel un chacun recevra récompense 
ou punition félon ce qu'il aura meri- 
1,0*4 té ou démérité par fes œuvres. 

C'eft donc alors que fuivant la 
parole du Saint Apoftre Dieu révé- 
lera les chofes les plus cachées , &c 
manifeftera les confeils des cœurs. 
C'eft en ce dernier jour que le Souve- 
rain Juge fera entendre à chaque pé- 
cheur ce qu'il avoit autrefois dit fur 
un pareil lujet: ta as commis ton péché 
cr, fecret par la honte que tu avots cïcflre 
afperceti des hommes , & maintenant je 
le decoHVYiraj & je le feray pa/roïftre a 
ta face de tout le monde O quelle con- 
rufion alors pour ceux qui verront que 
ces actions infâmes qu'ils avoient ca- 
chées avec tant de foin, feront mani- 
festées aux yeux de tout l'univers ? 
quelle honte à ces mifcrables créatu- 
res, qui craignoient plus que la mort 
d'eftre découvertes dans leurs péchés 
cleshonneftes , lors qu'elles fe verront 
expofées ignominieufement à la face 
du ciel de delaterre^fans pouvoir rien 



sur l'Etirnite'. 79 

cacherdc ce qu'elles auront fait. 

Mais au contraire , quelle gloire 6c 
quel honneur pour ceux qui auront 
fuy l'honneur du monde , 6c qui au- 
ront cherché de plaire uniquement à 
Dieu *, lors que ce divin juge mettra 
en évidence toutes leurs bonnes œu- 
vres, 6c toutes les actions vertueufes 
qu'elles auront pratiquées en fecret ? 
lors qu'il fera connoiftre la droiture 
de leur cœur, & lafincerité de leurs 
actions en tout ce qu'ils auront fouf- 
fert pour ion fervice. 

La difeution de toutes les œuvres 
bonnes 6c mauuaifes ayant ainfi efté 
entièrement faite , toutes chofes , 
ayant efté examinées 6c pefées avec 
une exactitude inconcevable, les mi- 
ferables reprouvés eftant plainement 
atteints 6c convaincus de leurs crimes, 
6c obligés de les reconnoiftre 6c con- 
fcfïer, toute la nature demeurant dans 
le lilence , 6c toutes les créatures at- 
tendant avec un profond refpect la 
déclaration des volontez de ce fouve- 
ram Seigneur, 6c toutes chofes eftant 
diipofées pour la grandeur 6c pour la 
majefté d'une telle a&ionùl ne refera 



$0 Considérations 

plus finon que le divin luge pronon- 
ce le dernier arreft de vie ou de mort» 
defalut ou de condamnation : ce qu'il 
fera avec une tres-çrande de tres-fou- 
veraine authorité. 
Mattbt$ £ L premièrement fe tournant vers 
les Eleus il prononcera en leur faveur 
une fentence de bénédiction de de 
falut , dont il a luy-mefme fait enre- 
giftrer le projec~fc dans les Saints Evan- 
giles : Il prononcera cette fentence 
d'une voix claire de intelligible qui 
fera diitinctement entendue de tous > 
ôcqui produira des effets fort diffe- 
rens , car autant que les Eleus en con- 
cevront de confolation & de joye, au- 
tant les reprouvés en receuront de 
confuiion 6c de douleur : les Ançes en 
béniront Dieu j de les démons plains 
d'envie de de race le maudiront. 

Mais qui pourra expliquer quels fe- 
ront les fentimens de ces heureufes 
créatures , lors qu'elles entendront 
ce divin Juge leur parier avec tant de 
bonté y de leur donner luy-mefme les 
aflfeurances de leur falut éternel , en 
un temps, où tout le mode fera dans la 
crainte de dans i'cffroyiquel honneur. 



sur l'Et erkite'. Si 

lors qu'cllcsverrôt que le fervicc qu'el- 
les auront taché de rendre à ce Roy cîc 
gloire, fera non feulement approuvé, 
mais auili prilé 8c loiié de fa propre 
bouche en preséce de toute lacour ce- 
lefte 2 O que le fouvenir de ce qu'elles 
auront fait Ôc fouffert pour fon amour 
leur fera alors doux 6c agréable 1 

Mais que deviendront les mifera- 
blcs reprouuez quand ils verront ce 
fouverain Seigneur fe retourner de- 
vers eux, 8c les regarder avec des yeu x 
plains d'indignation : 8c après leur 
avoir reproché leur ingratitude 8c 
déloyauté, fulminer contre eux un 
effroyable arreft de condamnation 8c 
de mort : Arreft qui les dégradera de 
tout honneur , 8ç les déclarera infâ- 
mes : Arreft qui les privera de tout 
bien , de tout fupport , 8c de toute 
confolation , ôc les livrera pour toute 
l'éternité entre les mains de leurs plus 
cruels ennemis. 

Qui pourra cocevoirquel fera le de- 
fefpoir de ces malheureux, lors qu'ils 
fe verront ainfi rejettez de Dieu fans 
aucun efpoirde pardon ny de miferi- 
eordeîquel regret 8c quel creve-cœu£ 



8i Considérations 
d'eftre reléguez avec les démons, Se 
condamnez aux peines Se aux fuplices 
de l'Enfer, en la ptefence de tous les 
Anges, & à la veuë des joyes &des 
délices du Paradis ; recevoir un arreft 
de mort delà bouche de celui qui eft 
l'auteur de la vie ? voir le ciel ouvert 
avec toute fa beautés toute fa gloire, 
de eftie précipitez dans un abîme de 
ténèbres & de miferes pour n'en plus 
jamais fortir. 

L'Arreft ayant efté ainfi pronorfé , il 
fera auiil-toft mis en exécution &c la 
dernière feparation fe fera des efleus 
ôc des reprouvez : feparation non 
pour un tems , mais pour toute TE ter- 
nité : feparation par laquelle le fils fe 
verra feparé de fon père , la fille de fa 
mère, la femme de fon mary, l'amy de 
fon amy pour ne fe plus jamais re- 
voir. 

Lors que les Enfans d'Ifrael eurent 
pa(Té la Mer rouge pour aller prendre 
Zxod 14 p {r c {ft on de la^ terre promife ,Moyfe 
les fit arrefter fur le rivage, & leur 
montrant l'armée des Eygptiens qui 
les pourfuivoit au milieu de ce dé- 
troit : rccennoijfez* , leur dit-il, la fmf~ 



sur l'Eternité. 85 

fance de Dieu qui vous a délivrez. : car 
ces Infidèles que vota voyez, maintenant, 
périront à cette heure mefme devant nos 
yeux , & vow ne les reverrez, plia ja- 
mais : ce qu'il n'eut pas plutoft ache- 
vé de dire, qu'en mefme-temps les 
flots de la mer couvrirent tous ces 
malheureux Egyptiens, Ôc les fufto- 
querent. 

O quel fpectacle 1 lors que les 
Eleus eftant lur le point d'entrer au 
Ciel, ils vêtiront en mefme-temps la 
terre s'entreouvrir fous les pieds des 
reprouvez , & ces miferables eftre 
précipitez en foulle dans le plus pro- 
fond des Enfers. O que le Saint Apô- „ , , 
tre a dit avec grande railon, que c eft- 
une chofe horrible que de tomber entre 
les mains de la fuflice de Die H, car 
comme difoit un grand Roy, qui ejl pa/,** 
ce qui peut eonnoifire jufques où s*ejïend 
la puijfance de la colère d'un Dieu ? & 
qui pourra mefurer feftenduè de Je s ven~ 
gear.ces\ c'eft ce qui doit eftre confé- 
déré & médité en filence avec efton- 
nement , mais qui ne fçauroit eftre 
expliqué par paroles. Tout ce que 
l'on en peut dire, &. tout ce qu'on en 



84 Considérations 
peut concevoir eft infiniment au def- 
lous de ce qui en eft, & de ce que 
nous en verrons un jour : plaife à la 
Divine bonté que ce foit pour notre 
lalut, & non pour notre condam- 
nation. 



CONSIDERATION XIII. ' 

Sftr ïeftat auquel fe trouvera le mcr.de 
après le Jugement gcmral % & durant 
toute £ Eternité. 

A Prés que les Eleus & les re- 
prouvez feront retirez, comme 
parle l'Ecriture, en la maifcn de leur 
Eternité ', il fe fera un grand change- 
ment dans toutes les parties de l'U- 
nivers, comme nous apprenons des 
Oracles facrez , &de la tradition des 
Pères. Ce monde inférieur ne fera 
plus ce qu'il eft a prefent , on n'y 
pourra plus reconnoître aucune mar- 
que, ni aucun veftige de ce qui s'y voit. 
Il ne s'y trouvera plus de Villes, ny de 
lieux propres pour habiter, ôc toutes 
les chofes qui s'y voyent maintenant 



sur l'EterniteV S> 

ayant efté confumées dans cet embra* 
fcment univerfel , dont il a efté parlé, 
la terre deviendra comme un Spa- 
cieux defert qui fera éternellement 
inhabitable. 

Si donc, comme dit le faint Apôtre, , ~ , 
nous prétendons refufeiter , 8c vivre 
éternellement avec Jefus-Chrift, il 
ne faut pas que nos cœurs demeu- 
rent attachez à cette terre , mais nous 
devons les porter vers quelque objet 
quifoit plus digne de leurs affections, 
8c les élevant au Ciel, rechercher des 
biens dont la jouilTance ne nous foit 
jamais oftée. 

Quelqu'un néanmoins pourroit - 
éftre en peine de fçavoir que devien* 
dront les cieux 8c tous ces beaux aftres 
que la main du Souverain créateur y 
a comme enchafTez , car il femble que 
le Prince des Apôtres les menace 
d'eftre enveloppez avec les autres 
parties de ce bas monde dans ce der- 
nier embrafement. Mais ce feu, corn- x>*/.£ 
me les Saints Docteurs le remar- Thom.in 
quent,auraun effetà l'égard des cieux ffi^'u 
8c des Elemens bien différent de ce- &M 
lui qu'il produira dans tous les au- 



56" Considérations 
très corps mixtes -, parce qu'il ne fera 
pas employé pour les costumer com- 
me ceux-cy, mais feulement pour les 
fmrifier, pour les renouveller , Se pour 
eur donner un nouveau luftre , Se une 
nouvelle fplendeur -, en forte que 
pour la plus grande gloire de celui 
qui les a crées, Se pour une plus en^ 
tiere fatisfaction de fes Eleus,tout 
ce grand Univers prendra une nou- 
velle face , Se toutes les parties rece- 
vront une perfection toute autre que 
celle qui leur a efté donnée en leur 
première création. 

Un Prophète dit, que la Lune de* 
1/4.50. Vf&tàr,* rejplandijfante comme le Soleil^ 
& que la lumière du Soleil fera fept 
fois flvu grande & fins éclatante 
quelle ntfi a. prefent , Se qu'ainfi tous 
les autres Aftres recevront a pro- 
portion un furcroift de clarté : que la 
terre mefme , Se les autres Elemens 
feront reveftus &• ornez d'une cer- 
taine fplendeur qui contribûira gran- 
dement a leur plus grande beauté. 
C'efl en ce fens que Dieu a dit par 
fes Prophètes , qu'il feroit à lors un 
renouvellement univerfel de tout ce 



Af+c. lu 



sur l'Etïrnite. 1 S7 

môde,& qu'il formèrent une nouvelle 
terre & de nouveaux cieux. Mais ces 
nouveaux cieux. ne feront plus em- 
ployez pour marquer les jours , les 
mois ny les années : car comme il ne 
fe fera plus aucune génération ny 
corruption , ny altération? ou change- 
ment en ce bas monde, auiîl le mou- 
vement des Aftres ne fera plus necef- 
faire : Et ces grands corps celeftes qui 
par la volonté de Dieu ontmefuré, 8c 
compaiTé avec un ordre 11 bien réglé 
le temps & ladurée de toutes les cho- 
fes d'icy-bas , s'arrefteront par la dif- 
polition de la mefme volonté , & de- 
venans {tables &c immobiles,demeure- 
ront dans un repos éternel, corne pour 
contribuer en quelque façon à cette 
paixj & à cette Habilité de bonheur ôc 
de gloire dontles Eleus jouiront. 

Ce fera lors qu'un Archange , com- 
me dit faint Jean dans fon Apoca- 
lipfe , dénoncera de la part de Dieu, 
& fera un ferment folemnel , qu'il 
ny aura plus aucun temps j c'eft à 
dire qu'on ne remarquera plus jamais 
aucune diflin&ion de jours, de mois, 
ny d'années , & qu'il ny aura plus 



8£ Considérations 
qu'une Eternité qui n'aura jamais 
de fin. 

. O que ce temps qui nous refte 
devroit eftre tenu bien cher 3c bien 
précieux 1 3c que toute forte de rai- 
ion nous obligent de l'eriip loyer fidè- 
lement pour mériter une heureufe 
Eternité 1 3c que ceux-là font mal 
avifez , & ennemis de leur "propre 
bonheur , qu'il le dilïîpen t 3c qui le 
perdent inutilement ! Où trouverez- 
vous un homme ( comme difoit au- 
trefois un Philofophe Payen ) 3c à 
plus forte raifon un Chrétien le de- 
vroit dire , où trouverez-vous un 
homme qui eftime le temps autant 
qu'il doit eftre eftimé , qui en con- 
noùTe le prix , qui fçache ce que vaut 
un jour. Hilas 1 qu'eft-ce qu'vn dam- 
né ne voudroit donner? que ne vou- 
droit-il point faire ou foufFrir pour 
recouvrer une feule de fes journées 
perdues afin de l'employé* a. faire pé- 
nitence ? mais le temps ne fera plus, 
3c il n'y aura plus qu'une Eternité. 

Or pendant que les miferables re- 
prouvez demeureront renfermez dans 
les cachots de la divine Juftice, pri- 
vez 



sur l'Eternité'. $9> 

vcz de tout le foulagcment qu'ils 
pourroient defircr de la part des 
créatures dont ils auront abufé, les 
bienheureux jouiront plainemènt Se 
abondamment de toutes les délices 
que le Ciel , la terre de tous lesEle- 
mens leur fourniront. Et bien que 
leur principal bonheur Toit dans le 
Paradis, toutes les autres parties de 
ce grand' Univers ne bifferont pas 
de contribuer à leur joye & à leur 
iati s faction , en toutes les manières^ 
qui feront convenables a la gloire &: 
à la fainteté de leur eftat. 

Imaginez-vous tous les plaifîrs que* 
les plus grands Princes, Se les per- 
fonnes les plus accommodées ont ja- 
mais goûté dans la poffeilion de leurs 
biens temporels *, toutes les délices - 
que la terre & les autres Elemens 
leur ont prefenté -, tous les divertifïe- 
mens qu'ils ont trouvé dans les lieux 
les plus agréables -, de reconnoiffez 
que la moindre partie des contente- 
mens que les Eleus recevront dans 
la veuë de dans la jouilîance de tout* 
ce qu'il y aura de beau de d'excellent 
en toutes les parties de ce monde vi- 

H 



9o Considérations 
iiblc , fifpafiera incomparablement 
toutes les vaines joyes que les pé- 
cheurs cherchent durant leur vie. 
C'eit alors que ces heureufes créatu- 
res reconnoiftront par leur propre 
expérience, qu'elles n'ont rien perdu 
lorsqu'elles fe font privées de quel- 
que fatisfaction ou commodité pour 
l'amour de pour le fervice de Jefus- 
Chrift : puis que par defïus le prin- 
cipal bonheur de la vie éternelle , & 
eutre l'héritage du Paradis elles au- 
ront encore la pofTeiîion de tout ce 
qu'il aura de précieux & d'agréable 
aans toute reftenduë de l'Univers : 
eV: comme par le renouvellement que 
Dieu en fera , toutes fes parties en re- 
cevront unfurcroift de perfection, ôc 
deviendront par ce moyen plus bel! e s, 
r-lus agréables , & plus capables de 
donner du plaifir , la joiiiiTance auiîi 
en fera plus delicieufe,eftant d'ailleurs 
toute pure & toute innocente , fans 
aucun mélange de peine ou de triftef- 
fe, & fans aucun péril d'eflre corrom- 
pue ou infectée parle péché. 



sur l'Eternité'. 91 



Sur ï Eternité malhefirevfc. 

IL y a quelque forte de plaifir à 
regarder d'un lieu haut &c aflTeuré 
les tempeftes d'une mer irritée , & les 
naufrages de ceux qui font fubmer- 
gez par la violence des flots : car bien 
que la compallion touche le coeur à 
l'afped d'un fpectacle fi pitoyable, 
on refTent néanmoins une fecrete joye 
de fe voir hors de ce péril , &: de fe 
trouver en lieu d'aiTeurance. 

Tous ceux qui meurent dans l'eftat 
funefte du péché font un trifte nau- 
frage, mais un naufrage irréparable, 
dans lequel ils perdent tout, & fe 
perdent eux-mefmes pour une Eter- 
nité. Helas '. qui pourra dire combien 
il arrive tous les jours de tels nau- 
frages, &: combien de miferables fe 
noyent, Se fe précipitent tous les jours 
dans cet effroyable gouffre de l'En- 
fer, d'où ils ne pourront jamais fe 
retirer. Nous pouuons maintenant 
jetter les yeux fur cet abifme de per- 
dition , non feulement fans aucun 

H ij 



*. 7 



ji Considérations 

péril, mais aufli avec utilité , afin que 
cette veué' nous faife tenir fur nos 
gardes , pour ne pas tomber dans un 
femblable malheur : de mcfme pour 
nous exciter à reconnoiftre combien 
nous fournies redevables à la divine 
Tfal 9}> mifericorde , tans le fecours de la- 
quelle, nous pouvons bien dire avec 
le Prophète , que nos péchez nous 
euflent déjà fubmergez dans cet oc- 
cean de malédiction. 

Soit donc pour nous exciter de 
plus en plus à cette recomioifTance , 
foit pour nous fortifier & affermir 
davantage dans la refolution d'éviter 
le péché , &z de pratiquer la vertu : 
jsttonsun peu lesycux^iur ces mife- 
rables qui ont fait naufrage de leur 
faim, confideronsJe trille & calami- 
teux eftat où ils fe trouvent réduits 
par leur faute & où ils demeureront 
pendant foute l'Eternité. 

Le premier «Se le plus grand de 
leurs maux, c'eft de reconnoiftre, & 
de reffentir que Dieu eil juftemen: 
irrité contre eux > qu'il ne veur plus 
les regarder, que comme les objects 
de fa colère > & quoy qu'ils piuillnc 



m 



sur l'E ternite*. $$ 

faire ou iouffrir qu'ils ne le pourront 
jamais appaifer. O Seigneur, difoitun 73/^.1 j«. 
grand Roy 6c un grand Prophète, 
au efï ce que je pourray aller pour fuir de 
devant voftre face ? en quels lieux trou» 
veray-je une retraite & un a^ile pour 
me fbuftraire a voftre toute puijfance ? 
mais comment pourray-je foutenir 
le poids de voftre colère 8c de voftre 
indignation 1 quel moyen de vivre, de 
de vous avoir pour ennemy irrécon- 
ciliable ? fans aucune efperance de 
paix ny de mifericorde, O grand Dieu 
qui nous avez commandez de vous 
appellcr de ce doux nom de père, ne 
permettez jamais que nous tombions 
en un tel malheur, que de vous avoir 
pour éternel ennemy 2 

De cette jufte indignation de Dieu 
procéderont tous les autres maux qui 
affligeront les malheureux damnez, 
car s'eftant feparez par leur mauvaife 
volonté de celui qtti eft la fontaine 
de vie 3c de falut, ils n'en peuvent 
plus attendre, finon k privation de 
toutes fortes de biens, & un accable- 
ment de toutes fortes de miferes. 

Un des plus grands biens de cette 



94 Considérations 

vie eft la liberté , les pécheurs en ont 
abufé, Se ils en feront privez pour ja- 
mais. Ils ont voulu fe fouftraire pendat 
leur vie, de la dépendance de Dieu, 
ïnet.s ^ s ^ e ^ ont révoltez contre Tes ordres, 
mambHi ils ont mieux aimé fuivre leur concu- 
htsmini f i^cence, Se adhérer aux fuggeftions 
te eumin des diables que d'obéir aux Com- 
fxttj^et mandemens de Dieu i & par une dif- 
Mêttkn polition équitable de fa juftice, ils 
feront livrez , & mis en la puiifance 
de ces effroyables maiftres, qui les 
trairont comme leurs eiciaves, Se les 
tiendront enchaînez en des liens 
éternels , comme parle l'Ecriture, Se 
afiujettis à une dure Se rigoureufe 
captivité. 

L'honneur eft un bien que l'on 

tient prefque ineftimable dans le 

monde , puis que pour le conferver 

q^ ton- on expofe tous les autres biens : Mais 

temnnnt comme les pécheurs en ont abuié 

igvMes. pour contenter leur ambition Se leur 

»•%■•*. fuperbe , au préjudice de la gloire 

qu'ils dévoient rendre à Dieu, le faint 

Efprit déclare qu'ils feront dégradez 

de tout honneur, déclarez à jamais 

infâmes, couverts dehonte Se d'igno- 



sur l'Et erkite'. 95 

minie , Se plongez dans les deplaifirs 
d'une éternelle confufion. 

L'abondance des richefTes, & des 
commoditez eft ; recherchée ordinai- 
rement pendant cette vie avec une 
telle avidité , que la plus part des 
hommes non feulement s'expofent à 
toutes fortes de traveaux &c de périls 
pour en acquérir , mais mefme ne fe 
foufeient pas d'engager leur confeien- 
ce, 3c de contrevenir à la loy divine 
pour des efperancesde s'enrichir, qui 
font quelquefois fort incertaines : & 
par un jufte jugement de Dieu eftant 
confinez dans les prifons de l'Enfer, 
ils s'y trouveront réduits aune extrê- 
me necefïité, fans pouvoir jamais re- 
cevoir aucun fecours ny aucune a/fi- 
ftance. Un Prophète dit qu'ils fouf- Famem 
friront une faim canine & enragée : p*tinn*# 
ôc le Fils de Dieu nous fait voir dans \f^%l< 
l'Evangile un malheureux riche au 
milieu àes brafiers de l'Enfer , tra- 
vaillé d'une foif ardente, & réduit à \ 
une telle mifere, qu'il demande feu- LtiC > **•] 
lement une goutte d'eau fans la pou- 
voir obtenir. 

Mais qui pourra concevoir qu'elle 



<>6 Considérations 

Ut itit fera la tciftelfe, & defolation qui fer- 
^/ridor^ rera éternellement le cœur de ces ini- 
éewtmm. (érables, pour punition des plaifius 
criminels qu ils ont recherche durant 
leur vie. Ils ne verront cv n'enten- 
dront aucune choie qui puifle aleger 
Ij.habe- leurs ennuis : tous Iesobjects qui pa- 
r.f c-.nfo- rouiront devant leurs veux , ne fe- 
-vcflrAm ront et u augmenter leurs douleurs ce 
fuper ter- leurs peines. ^Malheur à vgu4 % dit le 
■vobit qu- Fils de Dieu , qui ne cherchez» p*à rire 

redetu & j, VGHS YtlOUir dar.S les fclUs VAXlle^ 
aux plo J \* 

du mvnde y car votu pleure?^: ce cette 



rAj.ns 



lut a. courte | y e q Ue vous avez goutee 
dans le péché , fera fuivie d'une trif- 
telfe mconfolable, qui vous accablera 
durant toute une éternité. 
.. Comme ces peines ne touchent que 
i'efprit , il faut aufli que le corps qui 
a cité l'indrument de fes excez, «Se le 
complice de les crimes, ait fa part en 
cette damnation. Reprefentez-vous 
tout ce qu'il y a jamais eu de terrible 
&: deffroyablc dans les peines que les 
tirans ont fait endurer aux martirs, 
tout ce que les Juges les plus feveres 
ont pu inventer de pénible 6e de dou- 
loureux pour punir les crimes les plus 

énormes, 



sur l'Eternité*. 97 

énormes , ôc tenez pour certain que 
tout cela n'eft rien en comparaison 
des rigueurs que la Juftice de Dieu 
exercera envers ceux qui auront me- 



prifé les grâces, abufé defamiferi- 
corde, ^-provoqué fon indignation. 
Mais confiderons un peu plus en 
particulier quelles font ces peines, 
allons voir ce qui fe pafïe dans ces 
cachots fouterrains, & fuivant le con- 
feil d'un Prophète , defeendons en 
Enfer avec la penféqpendant que nous 
femmes vivants fur la terre, afin que 
nous n'obligions point la juftice di- 
vine de nous y reléguer après noftre 
mort. 



T>* lieu de V Enfer. 

) T 7Enez-icy,ô amateurs du mon- 
Y de & de fes pompes, qui cher- 
chez avec tant de paillon des loge- 
mensqui vous foient commodes , qui 
vous bâtûTez avec tant de foin , & de 
dépence de belles^ magnifiques mai- 
fons-,qui ne penfez qu'à vous divertir 
en des lieux agréables, & a contenter 

I 



9$ Considérations 

vos yeux, &: vos autres fens de tout 
ce qu'il y a de délicieux dans la natu- 
re , & qui pour cet effet employez 
vôtre argent à faire de nouvelles 
acquittions pour joindre, comme dit 
le Prophète, maifon à maifon, &c hé- 
ritage à héritage , dans le defTein de 
vous bien eftablir fur la terre : Venez 
& entendez ce que l'Oracle de la vé- 
rité vous apprendra touchant le lieu 
qui vous doit fervir d'éternelle habi- 
tation , (î vous continuez dans les 
<lefordres de vos vices.' 

Le faint Eiprit pariant par la bou- 
che d'un Saint Patriarche dit , que 
ub. io, rSnfer efl une terre obfcure & tenebreufe* 
tome couverte des ombres de la mort , oh 
il y a une éternelle mit, qm ne fer* U- 
tnais éclairée d'aucun aftre> ny d'aucun 
rayon de lumière : une terre de mtfcre, 
& de malheurs , où il ri y a aucun ordre 
ny aucune police, mais où l'horreur & la) 
fonfu/ton habiteront éternellement. 

Au refle ne vous imaginez pas que 

cette région de l'Enfer foit fcituée en 

quelque endroit du monde, d'où l'on 

iuhu m puiffe découvrir quelque partie du 

fer:, nçn Ciel : cette prifon de la divine juftiçe 



sur l'Éternité'. 99 

a cftc placée dans le plus profond, de „ u j é r4 „• 
la terre, où il y a des efpaces d'une vfo*** 
étendue tres-vafté, 6c très-capable de "j^tu 
contenir tous les criminels qui y fe- ■«%«* 
ront renfermez. Car (î félon la fuppu- f fnttm a 
tation la plus véritable des Cofmo- Yd^Vt 
graphes, il y a plus dedix-fept ccûs/dww, 
lieues depuis la fuperficiede la terre, &' nalr> 
lur laquelle nous habitons julques a & inipfi* 
fon centre : & fi depuis qu'on a corn- 5ÊÏ* 
mencé de fouiller les mines,on n'a pas profond*. 
encore feulement creufé une lieuë JS^i/ & 
avant, dans cette profondeur : quand de anim* 
bien l'on donneront cent lieues pour iap ' 5i * 
la folidité de la terre, reprefentez- 
vous quelle eft la prodigieufe cften- 
duë qui refte, & que Dieu s'eft refer- 
vée pour y renfermer tous ceux qui 
feront rebelles à fes volontez. 

Mais ne penfez-pas que dans les 
grands efpaces de cet abifme , il y aie 
une diverfité de lieux , ou chacun 
puifTe aller & fe retirer félon fa fantai- 
fie : non, les criminels y feront préci- 
pitez, pieds & mains liées, comme nô- 
tre Seigneur a dit dans l'Evangile •. 
c eft a dire qu'ils feront attachez, Se 
cnchaifnez chacun félon la qualité de 



V*m, i£ 



ico Considérations 

{es démérites à l'endroit quiluy fera 

deftiné, (ans pouvoir jamais en fortir, 

ou chercher le moindre foulage- 

ment. 

O que cette maifon de l'Eternité 
eft trifte 3c obfcuire I que cette habita- 
tion fera ennuyeufe 1 & qui pourra 
concevoir quelle horreur faifîra un 
malheureux pécheur, quand au forcir 
d.e cette vie , il fe verra précipité & 
enfermé dans ces cachots éternels, 
fans aucune efperance d'en pouvoir 
jamais fortir. 

Remettez-vous en efprit ces mife- 
rables Coré, Dathan & Abiron , dont 
il eft parlé dans l'Ecriture, qui furent 
fi rigoureufement punis pour leur 
defobeiiïance 3c rébellion : penfez 
quelle horreur 3c quel effroyies faiiit 
lors que tout d'un coup la terre s'ou- 
vrant deflbus leurs pins, ils tombè- 
rent vivants dans les enfers : ^Voila 
limage du pécheur mourant dans fon 
péché. 

Combien y en a-t-il, comme dit 
un faint Patriarche , qui paiTent 
agréablement le temps de leur vie. 
dans toutes fortes de plaifirs, lefquels 



sur l'Eternité 5 , ioi 

fouvent au milieu de leurs plus p«**>t 
grands divertillemcns font • fu'pris 2»%'*, 
d'une mort foudaine & impreveuë, & "' 
& tombent en un moment dans cet l*fern* 
abifme infernal. dcfcend&t* 

lob. 19, 



Des pei 'formes en la compagnie deftj ne Ile S 

il faudra éternellement demeurer 

dans lesprtfons de C Enfer. 

C'Eft l'un des plus doux conçen- 
temens de la vie, que de trouver 
une compagnie agréable : & dans les 
afflictions & trifteiles , c'eft un grand 
foulagement que de converfer avec 
des perfonnes à qui on puiffe com- 
muniquer fes fouffrances, pour en re- 
cevoir quelque confolation. Mais il 
en va tout autrement dans les prifons 
de la divine Juftice, parce que la com- 
pagnie qu'on y trouvera ne fervira 
qu'à augmenter les peines , & à don- 
ner un furcroift de douleur & de 
deplai(ir f 

Philippe Roy de Macédoine fit bâ- 
tir autrefois une Ville (ur les confins 
<ie fes Eftats,pour fervir d'habitation 

i io 



i«i Considérations 
à tous les Scélérats de fon Royaume : 
de forte qu'on ne rencontroit en ce 
lieu-là que des voleurs , des meur- 
triers, des afTaflïns , &: autres fembla- 
bles gens adonnez à toutes fortes de 
crimes, qui menoient entre eux une 
vie telle qu'on peut s'imaginer. Mais 
d'une manière bien plus formidable, 
la divine Juftice a préparé dans le plus 
profond de la terre , un lieu pour fer- 
vir de rerraite à tous les pécheurs : 
lieu qui doit eitre comme la Sentine 
de l'Univers, où defeendra tout ce 
qu'il y a d'^abominable & d'impur 
dans les créatures, ôc où demeureront 
à jamais tous ceux qui par leurs excez, 
& par leurs vices auront attiré fur eux 
la malédiction de Dieu. 

Il ne faut donc point s'attendre 
de rencontrer en cette funefte de- 
meure aucune perfonne dontlapre- 
fence ou l'entretien puiiTe donner la 
moindre fatisfaction : on n'y verra 
que des miferables qui porteront fur 
leurs vifages le caractère horrible de 
leur damnation, êc qui ne profére- 
ront que des paroles de rage 8c de 
defefpoir. Les pécheurs y traifneront 



SUR L*E TERNI TE 1 , lO$ 

avec eux les mauvaifes habitudes 
qu'ils auront contractées par leurs pé- 
chez: Les Blafphemateurs feront in- 
ccilamment retentir ces noirs cachots 
de leurs blafphémes ; les fuperbes crè- 
veront d'orgueil dans cette abifme 
d'infamie & de confufion : les que- 
relleux & vindicatifs ne refpireront 
que haine & vangeance *. on ne 
trouvera perfonne dans cette infor- 
tunée demeure qui fe conduife par 
raifonou par juftice : la mifericorde^ 
la compafîion , la charité, l'amitié, en 
font bannies pour jamais : tous ces 
miferables dans la rigueur de leurs 
peines nourriront dans leurs cœurs 
une envie & une haine implacable les 
uns contre les autres : & ceux qui au- 
ront eu une liaifon plus eftroite dans 
leurs pechez^auront l'un contre J au- 
tre une plus cruelle averfion, Se s'ef- 
forceront d'en produire des effets au- 
tant qu'il fera en leur pouvoir. 

Mais outre la trifte compagnie de 
tout les damnez, il y en a encore une 
autre qui fera plus horrible & plus 
infuportable , c'eft celle des démons, 
dont la continuelle prefence caufera 

I iiij 



io'4 Considérations 

un efrroy & une horreur qui ne fe 

peut expliquer. 

Saint Bernard, Cafïlan, & quelques 
autres Saints perfonnages rapportent 
de certains Religieux &' Anachorettes 
qui avoient efté tellement effrayez de 
la veuc d'un feul démon, qui par la 
permifllon de Dieu s'eftoit montré a 
eux fous quelque figure vifible > qu'on 
les avoit trouvez tombez par terre, 
& privez durant un long-temps de 
Tufage de la parole & de tous leurs 
fens. Que fera-ce donc ? quand il fau- 
dra demeurer pour jamais en la com- 
pagnie de tous les démons de l'Enfer, 
6c avoir toujours devant les yeux ces 
fpectres épouvantables , non fous 
quelque figure empruntée , mais en 
leur propre laideur & difformité ; & 
nô feulemét les avoir devant les yeux, 
mais eftrc leurs efclaves , dépendre 
d'eux,& fervir de joueta leur cruauté, 
fans pouvoir jamais les appaifer,ny af- 
lbuvir leur rage par au .un tourment. 
O Seigneur Je fus délivrez-nous de 
tels monftres , ne permettez jamais 
que nous tombions dans une (î mal- 

heureufe captivité : vous eftes nôtre 



sur l'Eternité'. 105 
perc, donnez-nous un cœur filial qui 
nous attache (1 fortement a voftrc 
bonté, que nous ne nous en feparions 
jamais. 



Des peines &f#ppticcs de ££nfçr. 

REprefentez-vous cette ville in- 
fortunée de Sodome , dont il eft 
parlé au livre de laGenefe,qui par 
Tes vices infâmes Se abominables 
ayant attiré fur foy les foudres de la 
divine Juftice, fe trouve toute em- 
brafée du feu du Ciel , lequel non 
feulement s'eft allumé dans fon en- 
ceinte , mais mefme s'eft répandu au 
dehors, de l'environne de tous codez 
comme un rampart de flammes , qui 
empêche ces miferables citoyens d'en 
fortir, 6c les retient comme captifs 
dans cette prifon de feu. 

Imaginez-vous trente ou quarante 
mille perfonnes , 6c peut eftre davan- 
tage qui habitoient cette grande ville, 
qui fe trouvent enveloppez dans ces 
flammes, fk qui bruflent tous vifs au 
milieu de ces brafiers.Mais que feroit- 



C*p. .9. 



10e Considérations 
ce, fi en bruflant ils ne pouvoient 
mourir, & fi ces flammes vangerefTes 
eftoient deftinées feulement pour les 
tourmenter fans les pouvoir fuffo- 
quer ny réduire en cendre. Qui eft-ce 
quipourroit voir un tel fpectacle, 8c 
entendre les cris effroyables de ces 
mal-heureux fans frémir d'horreur > 
Mais qui eft-ce qui pourroit feule- 
ment demeurer un jour dans le voiii- 
nage d'un lieu fi horrible pour cftre 
fpectateur d'une fifunefte exécution ? 
jntred à Voila un crayon , dont le faint 
u vie Evéque de Genève s'eft autrefois fer- 
îïutoeu v y P our re p r efenter l'eftat où fe trou- 
er s. veront les damnez durant toute l'eter- 
md ' 7 * nité : mais ce crayon ell bien léger & 
bien imparfait : car tout ce qu'on 
peut dire , & tout ce qu'on peut pen- 
ferfur ce fujet, eft incomparablement 
moins que ce qui eft en vérité. 
Curtmt. XJ n Auteur prophane difoit que 
de tous les fuplices,le plus doulou- 
reux, le plus aigu, & le plus infupor- 
table, eft celui du feu : C'eft pour cela 
que les Tyrans qui ont perfecuté l'E- 
glife l'ont fouvent employé pour faire 
fourTrir aux Martyrs une plus cruelle 



sur l'Eternité'. 107 

mort, & pour les contraindre par la 
violence de ce tourment de renoncer 
à Jefus-Chrift. Et cependant fi nous , 

croyons au grand faint Auguflin,/,™. ©*.' 
tous les feux de ce monde ne font que 
des feux en peinture, en comparaison 
du feu de l'Enfer , cjm fera allumé, 
comme parle un Prophète, parle J 'ouf - 
fie de la colère de 'Dieu , qui ne pourra 
jamais s'efteindre,&: qui bruflera éter- 
nellement les damnez. 

O que fi les hommes confideroient 
attentivement cette vérité, s'ils f<ù- 
foientune ferieufe attention fur cet 
Arreft qui a efté déjà prononcé par la 
bouche du Souverain Juge , par lequel 
il condamne les pécheurs au fuplice 
d'un feu éternel : il faudroit qu'ils 
euflent perdu ou la foy ou le fens 
commun, fi après cela ils ofoient com- 
mettre de propos délibéré un feul pé- 
ché mortel , & fe mettre ainfi dans un 
péril eminent de tomber dans un fi 
effroyable précipice. 

Nous paffons fous filence toutes 
les autres fortes de peines que fouf- 
friront ces miferables par un jufte ju- 
gement de Dieu , pour punition àcs 



io8 Considérations 

diverfes fortes d'offences, qu'ils au- 
ront commifes contre fa divine Ma- 
jefté. Mais il y en a une que nous ne 
devons pas ©omettre , qui fera fans 
ifa.ig. doute la plus douloureufe Se la plus 
Marc 7 - affligeante de toutes : c'eft celle que 
Jefus-Chrift nous reprefente dans 
l'Evangile, fous la figure d'un horri- 
ble ver qui piquera, de qui tourmen- 
tera inceftamment les damnez en la 
partie la plus fenfible de leur ame : 
C'eft ce furieux remords de confeien- 
ce qu'ils reffentiront continuelle- 
ment, fe fouvenant, & ayant toujours 
cnlapenfée, d'un cofté les mifericor- 
des de Dieu qui leur ont efté offertes 
durant leur vie, Ôc qu'ils ont mepri- 
fées : les moyens fi doux & fi faciles 
pour fe fauver qu'ils ont négli- 
gez : les infpiration de falut que le 
faint Efprit leur a données qu'ils ont 
rejettées : les mouvemens de fa grâce 
parkfquels il leur a touché le cœur 
pourfc convertir, aufquels ils ont re- 
lifté : le prix ineftimable du Sang que 
le Fils de Dieu a verfé fur la Croix 
pour leur Rédemption, & pour leur 
falut qu'ils ont foullé aux pieds : enfin 



sur. l'Eternité. 109 

la grandeur inconcevable des joycs , 
Se des biens que Dieu leur avoit pré- 
parez dans le Paradis , s'ils luy euitenc 
efté fidèles, qu'ils ont perdu par leur 
faute : Se puis en mefme-temps, non 
feulement ils connoiftront , mais ils 
relTentiront vivement qu'ils fe font 
engagez par leur propre malice dans 
ce mal-heureux eftat de damnation 
duquel ils ne pourront jamais fortir: 
qu'il n'y a plus pour eux aucune efpe- 
rance de pardon : que la voix de ce 
Sang précieux qui demandoit autre- 
fois pour eux miferi corde , crie main- 
tenant contre eux , Se demande ven- 
geance a la divine Juftice ; qu'il n'y a 
plus de médiateur pour eux , ny d'in- 
tercelTeur envers Dieu , mais que tout 
ce qu'il y a au Ciel, en la terre, Se en 
toute l'eftendue' de l'Univers eft ani- 
mé Se armé contre eux pour vanger Je 
mépris & les injures qu'ils ont faites 
àiaMajeité de Dieu : Enfin qu'il faut 
a jamais demeurer, languir Se fouffrir, 
dans cet abifme de miferes , Se bruiler 
éternellement au milieu de ces bra- 
fiers. 
Voila quelles font les triftes peu- 



no Considérations 
fées que ces mal-heureux ont conti- 
nuellement en l'efprit, & qu'ils au- 
ront durant toute l'éternité, fans pou- 
roir jamais s'en divertir ny diftrairc 
d'un feul moment , qui feront comme 
autant d'Afpics ôc de Vipères pen- 
dues à leurs mammelles,ou bien com- 
me autant de bourreaux qui leur te- 
nailleront inceflamment le cœur, & 
leurs cauferont de terribles remords 
de confeience, & de furieux defef- 
poirs qui les affligeront, & tourmen- 
teront d'une manière qui ne fe peut 
ny expliquer ny concevoir. 



^De l'Eternité des feints d'Sitfer. 

MAis le comble de tous les maux 
ôc de toutes les peines que 
fouffriront les damnez, c'eft l'Eternité 
de leur dutée , Eternité qui ne fçau- 
roit eftre comprife par la penfée a 
& encore moins déclarée par les 
paroles. 

Tout ce qui dure un peu long- 
temps en cette vie eft ennuyeux : les 
chofes raefme les plus douces devien- 



sur l'Eternité'. n r 
ncnt facheufes , ôc quelquefois infu- 
portables par leur trop longue du- 
rée : le repos qu'on prendroit fur un 
lit bien molct ciendroitlieu d'unfu- 
plice à celui qui en pleine fanté feroit 
obligé de demeurer dix ans entier* 
couché de la forte fans avoir la li- 
berté de fe lever. Que feroit-ce donc 
s'il falloit durant cette cfpacc de dix 
ans fouffrir les douleurs aiguës d'une 
coilique nefretique ou d une facheu- 
fe gr^frclle "•? quoy ? fi on fçavoit eftrc 
obligé de les endurer tout le remps 
de fa vie fans pouvoir eftre guery ny 
recevoir aucun allégement? que ne fc- 
roit-on point pour fc garentir ou 
pour fe délivrer d'une telle mifere ? 
les médecines les plus ameres fem- 
blcroient douces, fi en les avallant 
onavoit quelque efperancede gueri- 
fon. 

Mais qu'eft-ce que tout cela î en 
comparaifon d'une Eternité de peines 
& de tourmens qui ne doivent jamais 
finir ? 

Les Saints Pères ont propofépîu- 
fieurs penfées, & employé diverfes 
comparions, pour faire aucunement 



ni Considérations 
concevoir ce que c'eft que cetre Eter- 
nité 5 ou plûroft pour faire connoiftre 
que cette Eternité eil infiniment au 
de-U de tout ce qu'on peut con- 
cevoir. 

Saint Bojmavanture eft auteur de 
celle qui fuit. Si un damné jettoit 
feulement une larme après cent ans 
de fourTrances , Se que cent ans après 
il en jettat une^feconde, &: qu'ainfi de 
cent ans en cent ans il tomba une 
feule larme de fes yeux, 6c que ces 
larmes citant confervées & amaiTées 
enfemble , il euil efperance que lors 
qu'il s'entreuveroit une quantité fuf- 
fifante pour remplir & former un oc- 
cean, qui fur capable de couvrir Se 
d'innondçr toute la terre : Helas l 
combien faudroit-il de millions de 
fiecles pour produire un tel effet l iî 
néanmoins ce miferable avoit efpe- 
rance qu'après cela fes peines pren- 
droient rln , il ne s'eftimeroit plus 
damné, de le confoleroit dans cette 
attente. Mais tous ces millions, de 
fiecles eftant écoulez , la durée de 
l'Eternité n'en recevra aucune dimi- 
nution, 6v ne fera que commencer 

pour 



sur l'E ternite'. rrj: 

pour ne jamais finir. 

Un autre Saint Perfonnage le fer- 
voit fur ce fujet de la penfée fui- 
vante. 

Les péchez qui ont efté commis 
contre Dieu depuis le commence- 
ment du monde , & qui fe commet- 
tront juqu'à fa fin , font innombra- 
bles: Un feul pécheur pénitent ayant 
examiné fa confeience, difoit que fes 
iniquitez s'eftoient multipliées en 
plus grand nombre que nettoient les 
cheveux de fa tefte. Qui eft-ce donc 
qui pourra conte t toutes les penfées 
mauvaifes Se criminelles , toutes les 
paroles de blâçhemes , de medifance, 
Sec. Se toutes les tranfgre fiions de la 
Loy divine qui fc commettent en un 
feul jour , par les mauvais Chrétiens, 
par les Hérétiques, par IesIdolatres,c\: 
autres pécheurs qui font répendus fur 
toute la furface de la terre ? Qui 
pourra dire combien il s'en commet, 
durant un an î Combien durant cent 
ans ? Enfin qui pourra concevoir com- 
bien il s'en eft commis depuis plus 
de fix mille ans que Dieu a créé le 
monde, de combien il s'en commettra 

K 



ii4 Considérations 
jufques à fa fin. 

Il eft fans doute que ce nombre va 
prefque à l'infiny. Si néanmoins les 
damnez pouvoient expier Uft feul de 
ces péchez , en foufFrant l'efpace de 
cent mille ans les p.eines de l'Enfer -, 
combien de millions d'années Ôc de 
fiecles faudroit-il qu'ils demeuraient 
dans ces (buffrances pour fatisfaire à 
la divine juftice, & luy offrir une telle 
expiation pour chacun de ces péchez ? 
C'eft ce qui ne fe peut ny concevoir 
ny expliquer. Et toutefois il après 
cette durée prefque infinie de leurs 
peines, il y avoit lieu de trouver mi- 
fericorde, ils pourroient efpe-rer d'en 
voir quelque fin : mais l'éternité eir. 
fans fin, le fuplice des damnez fera 
l'éternel , Se le feu qui les brufle ne 
pourra jamais s'efteindre. 

O que cette Eternité eft longue î 
qu'elle eft formidable»! mais qu'elle 
cftpeu dans la penfée des mortels 1 
êc cependant nous en approchons 
tous les jours : lesfemaines, les mois 
& les années s'écoulent, la vie fe con- 
fomme de s'acheue , & au moment de 
la mort, il faut paiïer du temps dans 



sur l'Eternité'. ijj 

l'Eternité. Combien y en 'a-t-il qui 
pour n'y avoir pas bien penfé durant 
leur vie , & pour s'eftre trop attaché 
aux chofcs prefentes, fe trouvent en- 
fin engagez par leur faute dans cette 
éternité funefte & mal-heureufe , 
où il n'y a plus aucun lieu de faire 
pénitence ny aucun moyen de réparer 
le mal qu'ils ont commis ï 

Mais dira quelqu'un , il dans cette 
éternité il n'y a plus aucun lieu pour 
lamifericorde, au moins doit-il y en 
avoir pour la Juftice : Se comment fe 
peut-il faire que pour un péché quife 
commet prefque en un moment, & 
dans lequel on demeure quelquefois 
fort peu de temps , lors que la mort 
furprend en cet eftat , le pécheur 
puifTe eftre condamné juftement a 
une peine qui n'ait jamais de fin. 

On répond à cela, que Dieu a plus 
d'égard à la difpofkion de la volonté 
de celui qui pèche, qu'à la durée de 
fon péché : car il eft certain que s'il 
eftoit au pouvoir du pécheur , il vou- 
droit toujours vivre, pour joiiir tou- 
jours de la fatisfa6tiô,&:du plaifir qu'il 
penfe trouver dans fon péché. C'eft 

K ij 



n6 Considérations 

Grcgcr. pourquoy, comme dit fore bien an 

h™, y. m Saint Perc, afin que le chaltimentfoit 

A „J7i:. proportionéau délit , il appartient à 

dedvit.r. J a juftice du Souverain Juge d'ordon- 

^ J ner que celui-là ne foit jamais fans 

fuplice ny fans peine , qui a voulu 

n'élire jamais fans péché. 

A quov il faut adjouter que le pé- 
ché mortel eftant une rébellion for- 
melle contre Dieu , Se par conlequant 
un crime de leze Majefté divine , il 
contient en foy une malice, de une 
enormité infinie. Car il efl évident 
qu'une oftence eft d'autant plus gran- 
de que la perfonne ofrencée eil plus 
relevée en puilTance , & en dignité, 
Un Juge, par exemple, qui n'oblige- 
roit qu'à une fîmple réparation , & à 
quelque légère amande , celui qui au- 
roit donné un fourrier à un Paifan , 
auroit jufte fujet de condamner le 
mefme à des fuplices tres-rigoureux, 
s'il avoit commis cet excez fur la per- 
fonne d'un gouverneur de Province, 
ôc encore plus incomparablement , s'il 
avoit fait un femblable attentat fur 
celle du Roy : car bien que ce ne foie 
qu'une mefme offence, elle eft nean- 



sur l'E ternite'. 117 

moins cftimée plus griefve , Se plus 
puniflable à proportion de la gran- 
deur &c dignité de la perfonne often- 
cée : Dieu donc eftant d'une gran- 
deur ôc d'une majefté infinie , il n'y a 
point de doute que lorsqu'une créa- 
ture ville & abjette oze bien mepri- 
fer fes Loix , de fe révolter contre les 
ordres de fa divine volonté, cette ré- 
bellion &c offence , doit eftre cenfée 
d'une malice proportionnée en quel- 
que façon à la grandeur de celui qui 
-eft offencé , & par confequent qu'elle 
mérite d'eftre chaftiée d'une peine 
infinie. 

Enfin quand il n'y auroit aucune 
autre raifon, finonque Dieu arefolu 
de punir le péché d'un fuplice éter- 
nel , comme il l'a luy-mefme déclaré 
en plufleurs endroits de l'Ecriture, 
nous devons eftre convaincus & per- 
fuadez que le péché mérite juftement 
une telle peine : puis que Dieu ne 
fçauroit rien vouloir ny faire qui ne 
foit accompagné d'une parfaite jufti- 
ce *. Et par confequent, il n'eft pas 
queftion icy de difpater contre cette 
Souveraine puiffance, àlaqutlleil n'y 



n$ Considérations 
a aucun moyen de refifter: mais nous 
devons nous foûmettre humblement 
à Tes ordres, profiter des avertifTemens 
qu'il nous donne, de faire un tel ufage 
des grâces qu'il nous offre, que non 
feulemenLJious évitions les rigueurs 
de fa Juftice , mais plûtoft que nous 
nous rendions dignes de participer 
aux effets de fon éternelle bonté. 



CONSIDERATION XV. 
De {Eternité bien-heure tifs. 

NOus nous fommes affez arreftez 
à confiderer lés mal-heurs des 
reprouvez, &c les fuplices de l'Enfer: 
Il faut maintenant lever nos yeux au 
Ciel, qui eft le lieu que Dieu adefti- 
né pour la demeure éternelle de fes 
Eleus. Et fi les rigueurs de fa Juftice 
fur les pécheurs nous ont caufé de 
l'horreur & del'effroy, fesbontez Se 
liberalitez exceffives envers ceux qui 
luyfont fidèles jufqnes à la mort doi 
vent relever nos efperancesj & nous 
fervir d'un puifT^nt motif pour luy 






sur l'Eternité'. 1/9 

donner toutes les affections de nos 
cœurs. 

Il eft bien vray, comme dit le faint ûcor.zi 
Apôtre , que l'œil n'a point veu, que 
l'oreille n'a point ouy, de que le cœur 
humain ne fçauroit comprendre du- 
rant cette vie la grandeur ineftimable 
des biens que Dieu a préparés pour 
ceux qui l'aiment. Nous ne le pou- 
vons connoiftre qu'en énigme , com- 
me dit le meûne Apôtre > ny le voir 
que parmy les obfcuricez de la foy : 
Ce peu néanmoins qui nous eft per- 
mis d'en découvrir, eft firaviffant 6c 
fï merveilleux , qu'eftant confïderé 
avec attention , il eft capable de pro- 
duire de très-bons effets dans une ame 
bien difpofée. 

Il y a plufieurs coniiderations qui 
peuvent nous aider fur ce fujet.Ec 
premièrement iî nous faifons atten- 
tion fur les profperitez , dont les plus 
grands pécheurs joiïiffent fouvent en 
cette vie, par la permiflîon de Dieu, 
& fur les richefles , honneurs , plailirs 
&: autres avantages temporels , que fa 
providence a quelquefois donnéàfes 
plus grands ennemis, 6c aux plus 



no Considérations 
cruels perfccuteurs de fonEglife, cela 
fans doute nous fera connoiftreque 
fi ce Seigneur tres-liberal traître de 
la forte ceux qui l'offencent plus 
outrage ufem en 1 , II eft indubitable 
que les biens, &les recompenfes qu'il 
a refervées dans le Ciel , pour ceux 
qui l'aiment de qui luy font fidèles, 
doivent eftre incomparablement plus 
grandes, plus abondantes, de plus 
glorieufes. 

Nous liiofls avec étonnement ce 
que les Hiftoriens rapportent d'un 
Néron , d'un Diocletien , de de pîu- 
fieurs autres Empereurs Infidèles , qui 
nonobftant les crimes infâmes d'im- 
piété, d'idolâtrie, de magie, de ra- 
pine , d'impureté, de les autres abo- 
minations, dont leur vie eftoirtoute 
fouillée , nonobftant les cruautez. 
inouves qu'ils ont exercées fur les 
Chreftiens , dont le fang injustement 
répandu cryoit vangence contre eux, 
n'ont pas iaùré toutefois de paffer 
leur vie dans une grande profperité, 
de pofleder les trefors d'un grand 
Empire , de jouyr de toutes fortes 
de délices de de contentemens, de 

d'avoir 



sur l'Eternité'" ut 
d'avoir en quelque façon toutes 
choies à fouhait.. 

Si donc , comme parle Saint Au- 
guftin , Dieu s'efl comporté de la 
forte envers Tes plus grands enne- [n 
mis, quel traitement devons nous »J 
croire qu'il fera à Tes enfans bien-ai- 
mez? s'il s'efl: montré fi libéral envers 
ks peche-urs qui Font mefprifé &' f- 
fencé , quel iera-t-il envers ceux qui 
liiy auront rendu un fidelle fervice ? 
Si la prifon des criminels de leze 
Majefté divirie,s'eft trouvée fi magni- 
fique &fi agréable , quel fera le Pa- 
lais où Dieu veut manifefter la gran- 
deur d^ fa gloire , Se faire goûter les 
délices que fa bonté a préparée pour 

^£r ' & P our fcs &voris ? 
Panons plus avant,& fervons nous 
d un raifonnement encore plus fort 
& plus convainquant, pour tâcher 
de connoître autant que nous pou- 
rons , qu'elle eft la grandeur de la 
gloire* de la félicité du Paradis : 
Nous le tirerons de la grandeur du 
prix qui a efté employé pour nous 
h mériter : car ce prix n'eft autre que 
le Sang cki Fils de Dieu qui a efté 

L 



TfM. 



ni Considérations 
refpcaidu, & la vie qui a efté faciifiéc 
fur l'Autel de la Croix : de il eft cer- 
tain que ce divin Sauveur a employé 
le prix de ion fang , & le mérite de 
fa mort , non-feulement pour expier 
nos péchez, de pour nous racheter 
de l'enfer : mais au/îi pour nous mé- 
riter la vie éternelle > de toutes les 
joyes de félicitez qui l'accom- 
pagnent. 

Or qui eft-ce qui pourra dire com- 
bien vaut le Sang du Fils de Dieu , de 
de quel prix eft tout ce qu'il a fait 
de fouffert durant fa vie ■} Il n'y a 
point de doute que cette valeur eft 
ineftimable, de que ce prix eft infiny: 
d'où il faut conclure que les biens 
qu'il nous a mentez , de qu'il a com- 
me achetez & payez par un tel prix 
font ineitimables ôc infinis , puis que 
Dieu eft trop bon de trop jufte pour 
donner à fon fils , moins que ne vaut 
ce qu'il luy a offert, de pour lanTer Ces 
mérites fans une recompence qui 
leur foit égale. 

Si donc la gloire de la félicité du 
Paradis eft ineftimable 6c infinie , 
nous devons inférer de là que toutes 



m 

tir/t 

omtni 



sur l'Eternité'. u$- 
les joyes , toutes les délices , tous les 
contentemens . & tous les autres 
biens dont le cœur humain pour for^ 
mer le defir , (ont infiniment au dcC- 
fbus de ce que Dieu a préparé pour 
ceux qui l'aimeront & qui Iuy feront 
fidèles. 

Mais il ne faut pas trouver eftran- 
ge que nous dirions que les joyes du. **jj 
Paradis font infinies , puis que les d< 
bien-heureux doivent entrer en par- ^^. 
ticipation des joyes de Dieu mefme, 
comme nous l'apprenons du Saint 
Evangile , & qu'ils n'auront pas un 
moindre objet de leur félicité que* 
celuy-Ià qui rend Dieu infiniment 
heureux. Les plaifirs des Princes Se 
des Roys font bien différents des paf- 
fe-temps du fimpie peuple : il faut 
que leurs diverti(Temens pour eftre 
convenables, foient proportionnez 
à leur eftat : leurs efprits qui font ac- 
coutumez aux grandes chofes , ne fe 
plaifent qu'à desfujets qui foient no- 
bles Se relevez. Or qui eft-ce qui 
pourra concevoir qu'elles font les 
plaifirs d'un Dieu ? Quel peut-eftre 
le fujet de fes joyes de de fa félicité ? 

L ij 



H4 Considérations 
Qui à t'il en tout l'Vni vers qui foie 
capable de. contenter cet efprit di- 
vin ,4equeieftant d'une capacité in- 
finie y demande un objet qui luy foie 
proportionné, & par conséquent qui 
(bit doué d'une beauté, d'une bonté, 
d'une excellence,^ d'une perfection 
i-nfïnie. Etneantmoinsc'eft ce mef- 
me objet qui. £era la félicité des Ef- 
leus : le Fils de Dieu nous en a don- 
né les affeurances , lors qu'il a dit 
que leferviteur fidèle entrera en la 
joye de fon Seigneur : qu'il fera aflls 
avec luyuir fonithrône : & qu'il fera 
raifafié de fa. gloire ,.& abbreuvé du 
torrent de fes divines voluptez. 

O bonté admirable 1 charité in- 
comprehenfible de ce père des mife- 
ricordes de de ce Dieu de toute con- 
iolation 1 il ne fait aucune referve: 
il. ouvre touslestreforsde fa gloire 
8c de fa félicité à fes Eileus : il leur 
donne tout ce qu'il a , & il fe donne 
iuy-méme à eux avec un amour in- 
comprehenfible , &: après celaferoit- 
il raifonnable que nous fuflio ris chi- 
chesenvers Dieu,& que nousfifïions 
aucune referve âfon égard ? Mais û 



sur i'Etïrnite. 1 12.5 
nous avons quelque Sentiment de 
reconnoiffance &a amour envers un 
Seigneur fi libéral ,& un père fi ai- 
mable , ne devons nous pas nous 
donner entièrement à luy, &: fuivant 
le grand commandement qu'il nous 
a fait , l'aimer de [tout nôtre cœur , 
de toute notre ame, Ôc detoutes nos 
forces. 



CONSIDERATION XVI. 
Sarlemtfme S h jet. 

MAis confiderons encore de plus 
prés cette gloire & ce bon- 
heur autant que noftre foiblefTe le 
pourra permettre, Elevons nos yeux 
&nosefpnts vers cette région ccle- 
fte, & faifons une attention particu- 
lière fur fa grandeur, fur fa beauté, 
ôc fur tous les autres biens qu'elle 
contient , & qui contribuent à la fé- 
licité de fes nobles habitans. 

Premierement,le Paradis eft feitué 
au delà de tout ce monde vifible , au 
de|fus du Firmament Se de toutes 

L iij 



tfid.% 



1x6 Considérations 
ces voûtes Celeftes qui roulent def- 
fu* nos teftes , de forte que fa hau- 
teur eft incroyable ôc inconcevable , 
puis qu'elle furpaffe tout ce que l'in- 
duftrie humaine a pu inventer pour 
mefurer la diftance des lieux. 

O que les penfées des hommes 
font baiîes 1 que leurs prétentions 
fontravallées i lorsqu'elles fe bor- 
nent dans cette eftroite valée de mi- 
fere où nous vivons. 

Oenfansdes hommes , s'eferie un 
Prophète , influes a quand anre^ vous 
des cœurs appefantis ^ & des affrétions 
rampantes fv.r U terre 2 Ce n'eft pas 
icv vo'ftre patrie, où vous devez tou- 
jours demeurer : c'eft le lieu de vôtre 
pèlerinage & de voftre exil , par le- 
quel vous ne faites que paÎTer. Si 
donc vous voulez vousrendre dignes 
de refufeiter &: de vivre un jour avec 
Co]o jj t Ieiiis-Chrift , comme parle un Saint 
Apôtre , il faut élever vos penfées 6c 
vos defirs vers le Ciel -, il faut afpirer 
de prétendre d'arriver en cette heu- 
reufe demeure , où ce Souverain 
Seigneur eft en la gloire de fon 
Père. 



SUR ï/Et ERN1T E*. Iiy 

Que il le Paradis efb confi Jerable 
par fa hauteur, il ne- l'eft pas moins 
pour ta grandeur &: pour fon eften- 
duc , qui eft prefque immenfe , & 
qui va au delà de ce que nosfbibles 
penfées peuvent le reprefenter. 

On admire dans les hiftoires ce 
qui eft rapporté de l'eilenduë de 
l'Empire d'un Afïliere qui comman- 
doit à cent vingt -fept Provinces 
dont on euft pu faire autant de 
Royaumes. On eft eftonné de ce que 
tes Géographes rapportent de la 
grandeur du Royaume de la Chine , 
qui comprend luy feul prefque au- 
tant de pays qu'il y en a dans toute 
l'Europe. Mais qu'eft-ce que tout 
cela en comparaifon des Cieux > 
puifqu'une feule Eftoille du Firma- 
ment qui parroift lî petite à nos 
yeux, furpalTe de beaucoup en gran- 
deur tout le Globe de la terre.' Si 
donc un feul point de cette voûte 
celefte , contient une eftenduë plus 
vafteque n'a elle celle de tous les 
plus grands Empires du monde , 
qu'elle fera la grandeur de l'amplitu- 
de de toute la voûte du Firmament, 



_ 



.iiS Considérations 
lequel neantmoins n'eft en aucune 
façon comparable au Ciel Lmpirée 
o.ù Dieu a eftably le fejour de fa 
gloire .,&. où il déployé les richeiTes 
£:les magni£ccnces de v la Divkii- 
té. 

O Jfrael , s'efcrie un Prophète , 
que ce lieu qm a efté choifi de Dieu eïï 

•«r»c;. grand ! que cette rcgicip bien - heareufe 
/fi vafie & eftendae ! elle ri a fçim de 
hrr.es &} en fa hauteur 9 ry e* Ja Icu- 
cfiem , tff en tentes fes antres dmen- 
jtcr.s* 

Mais il ne faut pas s'imaginer que 
cet Empire Çelefie fok Semblable 
aux Royaumes du mon4ç 5 ou Xon 
/eAconpre .des terres incultes & çjes 
Iieuxdeferts cvinbabitez : car bien 
que le Paradis fok d'une eftenduë 
prefque infinie , il n'y a pourtant au- 
cune de ces parties qui &e (bit abon- 
damment pourveu-e 4c rout ce qui 
peut contribuera la félicité de ces 
Jieureux habitans k Ony trouve par 
tout une afrluence de toutes fortes 

lifte 7. de biens. Ces fontaines de vie dont 
parle Saint lean , arroufent efgale- 
ment toutes ces celeftes contrées, 



SUR i'ETERNUE. 12? 

les torrens des voluptez divan^s y dé- 
bordent de tous collez. Et quoy que 
félon la parole de Iefus-Chnft , ily 
ait diverfité de demeures dans ce 
defirable fejour félon les dinSerçns 
mérites des Eileus , tout ce qui fe 
peut concevoir neantmoins d'agréa- 
ble ôc de délicieux > tout ce qui eft 
capable de contenter le cœur , de 
raiiafier les defirs , & de mettre le 
dernier comble a la joye des bien- 
heureux , s'y retrouve avec une exu- 
bérance indicible , en tous lieux, &c 
en tout temps : 3c chacun des Efleus 
en jouit dans toute la plénitude dont 
fes mérites l'ont rendu capable. Et 
ce qui eft admirable , c'eft que l'a- 
bondance de ces biens niapporte 
aucun degonft jles fruits de ce jardin 
celefte ont une telle excellence , que 
pinson en goute,êc plus on les trou- 
ve favoureux : on en eft tout enfem- 
ble& raflafié & affamé : on en jouit 
pleinement, de on defire toufiours 
la continuation de cette iouiiTan- 
ce. 

Mais que dirons nous de la beau- 
té , de, la noblefîe Se du nombre 



130 Considérations 

prefque inombrable des habitans de 
cette heureufe region,de cesmillions 
d'Anges, d'Archanges, de Chéru- 
bins, de Séraphins & autres Princes 
de la Cour Celefte , avec le bel ordre 
&: la Police admirable que Dieu a 
eftablie dans toutes les Hiérarchies 
du Paradis. 

Qae {] la Reine de Saba fuft com- 
me paimée d'ettonnement 8c d'admi- 
ration , lors qu'elle fuft arrivée dans 
la Cour du Roy Salomon , confide- 
rant la magnificence &: l'ordre mer- 
veilleux qui reluifoit en toutes ces 
parties : quelle fujet de ravifTement 
fera-ce de voir dans le Ciel ces chefs- 
d'œuvres de la fa^efTe , 'fie de la tou- 
te-puiflance de Dieu? Quel bon-heur 
<k quelle confolationde vivre pour 
jamais dans vne compagnie fi char- 
mante & fi agréable ï d'avoir autant 
d'amis fidelles & véritables qu'il y 
aura de bien-heureux dans ce Palais 
de la gloire , qui ne s'eftudieront 
qu'à fe donner des fatisfactions &c 
contenternens indicibles les uns aux 
autres ? Mais que fera-ce d'avoir 
l'honneur & le bon-heur de demeu- 



sur l'Eternité'. 131 

rer éternellement avec la tres-Sain- 
tcMere de Dieu? joiiir continuel- 
lement de fa très - fainte Se tres- 
douce prefence ? &: fur tout de 
contempler a découvert la gloire 
de (on divin Fils le Roy des Rois, au 
iour éternel defon triomphe , dans 
l'éclat de Tes grandeurs , & dans la 
fplendeur defa divinité. 

OChreftien, c'eft. pour toy que 
Dieu a deftinéj£ toutes ces grandes 
chofes,fi tu ne t'en rends pas indigne 
c'eft pour ton fujet que dés la pre- 
mière conftitution du monde il a 
préparé ce Royaume Celefte avec 
tous ces avantages: il t'a fait naiftre 
pour porter éternellement une cou- 
ronne de gloire dans fon Paradis. 
QuqI fentimeni donc dois tu avoir 
d'un tel excez d'amour Se de charité 
qu'il a eu pour toy? cesjoyes Se ces 
délices éternelles dont la jouiffance 
t'eft offerte , font les fruits du Sang 
que lesus-Chrift a refpandu pour 
toy : quelle reconnoifïance eft - ce 
que tu defireluy rendre pour un tel 
bien-fait ? as tu fait quelquefois at- 
tention aux obligations infinies que 



vp. Considérations 
tu as à la charité de ce divin Sauveur) 
Mais n'as tu jamais levé les yeux au 
Ciel , pourconfiderer que c'eftlà le 
lieu deftiné pour ta demeure éter- 
nelle , fi tu ne t'oppofe point aux 
«kfleins de Dieu pour ton falut > O 
quel bon-heur d'avoirefté créé pour 
une fin fi defirable 1 mais qu'elle fujet 
de confufion d'y penfer fi peu, àc d'y 
afpirer fi lâchement ? 

CONSIDERATION XVII. 

Surï obiet principal de la gloire & du 
bon-heur éternel des £Jetts. 

SI un pauvre cftranger quin'auroit 
jamais rien veu des magnificences 
de la Cour d'un grand Roy eftoit 
introduit dans Ton palais , il feroit 
fans doute furpris d'eftonnement , 
lors qu'il confidereroit la ftructure 
magnifique des édifices , &c encore 
plus fi on luy donnoit entrée dans 
les divers appartenons de ce logis 
Royal, lorsqu'il verroit les lambris 
dorez , les rares peintures , les riche? 
tapifïeries & tous les autres fiiperbes 
emmeublemens. Mais fi après avoir 



sur l'Et ernite'. i# 
contenté (es yeux de tous ces agréa- 
bles objets , on luy permettent de 
patîer encore plus avant jafques 
dans le cabinet du Prince , &: que li 
on luy découvrit ce qu'il y auroit de 
plus exquis & de plus précieux dans 
les trefors de fa Majefté , qu'on luy 
fift voir une. quantité de diamants, 
de Saphirs „d'Emeraudes , de Rubis, 
d'Efcarboucles & d'autres pierres de 
grand prix artiftement enchalîez , 
avec toutes les autres raretez qui 
font refervées en ce lieu: il feroit fans 
doute ravy d'admiration: Se tour ce 
qu'il auroit veu dans les autres lieux 
luy fembleroir peu de chofe en corn-* 
paraifon des richefTes de ce cabi- 
net. 

Nous>pouvons penler avec raifon 
qu'il en va aucunement de mefme, 
lors qu'une ame a le bon-heur d'eftre 
introduite dans le Paradis , & qu el- 
le peut bien dire alors comme la, 
Reine de Saha , que tout ce qu<on 
luy avoit autrefois raconté de cette 
dèmeureOleften'eft rien en compa- 
raifon de ce qu'elle y. trouve. 

Ox bien que tout ce quelle de- 



Trsm « 

tr'it irfe 
qui vit- 
îv.temdt- 
dt , q»t- 
qttejei*- 
pfitm quo 
Tnelini Cï- 
rna : us ni' 
hil pcttjl 

Thlfit. 

A wguft. 
I. 11.de 
civit. f.,o 



134 CON SIDERATIONS 

couvre dans cette heureufe habita- 
tion (bit tres-magnifîque 6c très- 
capable de la ravir d'admiration 8e 
de la combler de joye : il y a neant- 
moins un objet qui eft incompara- 
blement plus délicieux & plus char- 
mant que tous les autres 3 dans la 
poffeiîion de jouiiïance , duquel elle 
goûte un contentement de une dou- 
ceur qui furpaiTe infiniment toute la 
joye& toute la fatisfaciion qu'elle 
peut recevoir de tout le refte du Pa- 
radis: cv cet objet n'eft autre que 
Dieu meime qui fe manifefte Se qui 
le donne à chacun des bien-heureux 
d'une manière ineffable : car il luy 
ouvre tous les trefors defafagefle, Ôe 
de fa toute-puifTance : il luy déployé 
toutes les excellences de fa Divinité: 
il l'admet dans la participation de fa 
gloire, il l'a fait entrer dans fes ioyes 
&la plonge dans le torrent de fes 
voluptez. 

O qui pourra expliquer quels font 
les délices de les fuavitez qu'une 
heureufe créature goufte dans la pof- 
fdilon de fon fouverain bien ï quels 
font fes ravilTemens , lors qu'elle fe 



sur l'Eternité'. 135 

voit unie intimement Ôc irrépara- 
blement a celuy qui eft le centre de 
tout bon-heur &: le principe de tou- 
te beauté 6c bonté > elle expérimente 
bien alorsla vérité de ce qu'a dit un 
grand Saint , qm Dieu nous a fait 
peur Ihj 9 & que c'efi en luy feul que %$}!£* 
noHre cœur trouvera un parfait conten- Ca p- *• 
tement. 

Mais pour aider aucunement noftre 
efprit à concevoir cette vérité , qui 
furpa{ïe de beaucoup fa foible por- 
tée , il faut fuppofer qu'il y a trois 
chofes requifes pour exciter le con- 
tentement de le plaifir, c'eft à fçavoir 
un objet excellent 8c délectable , une 
faculté capable de jouir de cet objet, 
&: l'union de cette faculté avec l'ob- 
jet : d'où il s'enfuit que le plaifir fe- 
ra d'autant plus grand 5 que l'objet 
fera plus excellent , la faculté plus 
capable d'en jouir , 6c l'union des 
deux plus parfaite de plus inti- 
me. 

. Il faut encore fuppofer ce quela 
Théologie nous enfeigne , c'eft à 
fçavoir que la Divine efTence con- 
tient $c comprend en foy toutes les 



i$& Considérations 
perfections de toutes' les excellences 
des créatures, où elles fe trouvent 
reunies comme dans leur fource & 
dans leur principe : de forte que tout 
cequ'ilyade beau, tout ce qu'il y a 
de bon, de précieux, de délectable 
en toutes les créatures, tout cela efl 
en Dieu , par éminence , comme di- 
fent les Théologiens , c'eft à dire 
d'une manière toute divine , &c infi- 
niment plus noble & plus fubiime 
qu J eh aucune autre créature : d'où 
il faut conclure que s'il y a quelque 
bonté , ou quelque beauté , ou quel- 
qu'autre excellence dans les créatu- 
res qui pui(Te exciter le plaifir, & at- 
tirer l'affection, cet ce bonté , cette 
beauté, & cette excellence fe retrou- 
ve en Dieu d'une manière infini- 
ment plus parfaite, & parconfequent 
infiniment plus aimable, & plus ca- 
pable de nous combler de joye & de 
contentement. 

Il eftvray , comme dit le Saint 
Apoftfe, que Dieu habite dans une 
lumière inaccefïible , & que rtos ef- 
prits font trop foibles & trop imbé- 
ciles pour fupporter l'efclat des 

fplendeurs 



StlR l'Et ÏRNIT*'. 157 

fplendeurs de fa divinité : mais par 
une mifericorde ineffable, il a trou- 
vé un moyen de reparer ce deffaur, 
refpandant ennosames une qualité 
route divine , que les Théologiens 
appellent , lumière de gU'tre , qui 
fupplée à noftre foibleflc , 8c qui éle- 
vé les puifTances de noftre ame au 
defïus de leur capacité naturelle , & 
les fortifie en forte que nous pouvons 
envifager ce Soleil éternel delà Di- 
vinité , contempler clairement tou- 
tes fes excellences, nous unir à luy 
par un parfait amour \ &: en le voyanr 
&c aimant de la forte goûter un plai- 
fir , Ôc recevoir un contentement in- 
explicable , qui furpafle infiniment 
toutes les joyes & toutes les latis- 
fa&ions qu'on peut recevoir des 
créatures. 

C'eft donc dans la pofleflion de ce 
fouverain bon-heur de des autres 
,qui l'accompagnent ., que ces heu- 
reufes créatures demeureront com- 
blées de toutes fortes de contente- 
ment : C'eft en ce defiderable eftat 
rqu'eiles jouiront <L'une vie vraye- 
-ment heureufe > vie vivifiante , corn- 

M 



138 Considérations 
me parle un Saint Père , vie afTeurée 
tranquille , exempte de mort , inac- 
ceffible à la douleur & à la trifteffe , 
affranchie de toute peine &c de toute 
inquiétude : vie toute plaine de de- 
lices & de gloire 5 où il n'y a plus d'en- 
nemis a combattre , ny de tentations 
à vaincre , ny d'embufehes à éviter : 
vie enfin où il y a une paix éternelle 
une charité confommée &une inti- 
me union d'efprit &: de cœur avec 
Dieu. 

O quand fera-ce que nous ferons 
affranchis de cette vie mourante , de 
comme dit le -Saint Apo{lre,que nous 
ferons délivrez de ce corps de mort 
pour prendre poffeiTion de cette vie 
éternelle ? quand fera -ce que nous 
fortirons de cette vallée de larmes , 
pour aller eftablir noftre demeure 
dans cette région où fe trouve le fou- 
verain bon-heur? Mais fommesnous 
dignes d'une telle faveur ? qu'avons 
nous f.ùt pour mériter une gloire 11 
admirable ? c'eft auffi en quoy nous 
devons nous humilier fi nous nous 
confiderons nous mefmes, cv fi nous 
pefons nos oeuvres au poids du San- 
ctuaire. 



surl'Etern ite\ 139 

Cela toutefois ne doit en rien di- 
minuer nos efperances , puis qu'elles 
ne font pas fondées fur nos mérites , 
mais uniquement fur la divine mife- 
ricorde , & fur la valeur ineftimable 
du fang que Iesus-Chrift a verfé pour: 
nous acquérir cecte gloire Se cette fé- 
licité. Cette mefme confideration 
doit auiîi toucher vivement nos 
cœurs , de les porter à aimer parfai- 
tement cette divine bonté , qui eft 
fi aimable en elle mefme , Se qui s'eft 
rendue d'abondant fi aimable pour 
les biens éternels qu'elle a préparé a 
tous ceux qui l'aimeront. 



CONSIDERATION XVIII. 

Sur le choix qu il faut faire durant cette 
vie âeï'vne der deux éternité^ 
b un-heur eu fe ou mal- heis- 
renfe. 

^1 Ous avons veu dans les confîde- 
H rations précédentes l'eftat au- 
quel fe trouvera le monde après la 
confommation des fiecles Se durant 

M ij 



140 Considérations 
toute l'Eternité. La terre par les or- 
dres de la volonté de Dieu ne fera 
plus hoftefTe d'aucune créature vi- 
vante : elle fera éternellement inha- 
bitable-.&apres que le dernier embra- 
fement aura purifié tout ce grand 
Univers, il ne reftera plus que deux 
lieux deftinez pour l'habitation des 
Anges &c des hommes , c'eû àiçavoir 
le Paradis êc l'Enfer , l'un au deflus 
de tous les cieux , l'autre au defîbus 
de tous les élemens & dans les en- 
trailles de la terre : le premier eft 
pour ceux qui feront obeïflans & fi- 
dèles à Dieu , le fécond pour les au- 
tres qui feront rebelles à fes loix & 
qmrefufèrontde fe foûmettre à fes 
volontez , «en l'un fe trouvera la 
jouifïànce d'un bon-heur éternel a en 
l'autre le comble de toutes fortes de 
mal-heurs & demiferes. Il n'y aura 
point de milieu entre ces deux extre- 
mitez. Le dernier Arrefl: qui fera 
rendu fur les ceuvres bonnes& mau- 
vatfcs de toutes les créatures humai- 
nes & qui fe trouve enregistré dans 
les Saints Euangiles , ne contient 
que deux chefs , la promefle duo 



sur l'Eternité*. 141 
royaume éternel pour les bons, & la 
menace d'un feu éternel pour les 
mefehans. Il faut necefTairement que 
tous ceux qui ont eftç capables de 
faire bien ou mal,ayent part à l'un , 
ou à l'autre. 

O Chreftien qui que tu fois qui 
lis cecy , c'eft un article de foy que tu 
feras des uns ou des autres. Et que (i 
pour tes péchez , tu es exclus une 
fois de l'entrée du Ciel , il n'y aura 
plus aucun lieu dans tout le monde 
où tu pui(Te trouver retraite 3 il fau- 
dra necefTairement defeendre dans 
cette trifte demeure de l'enfer : ÔC 
ainû* tu dois tenir pour indubitable 
que tu vivras éternellement en la 
deflrable compagnie des Anges , ÔC 
de tous les bien-heureux , ou en la 
deteirableaflbciationdes démons ÔC 
des damnez. 

As tu jamais bien penfé à cette 
vérité ? as tu confideré avec quelque 
attention cette neceûîté inévitable 
en laquelle tu te trouve ,4'eftrc éter- 
nellement , ou iouïflant des délices 
du Paradis , ou 'brûlant dans les.feux 
(de l'Enfer } mais v-a-ul aucune cho- 



<*t* }• 



141 Considérations 
fe qui mérite davantage que tu y pen- 
fe avec attention 3 as tu aucune affai- 
re qui te (bit plus importante que 
celle qui regarde ton Eternité ; de 
quoy te ferviront toutes les préten- 
tions que tu as pour la terre, Ôc pour 
la vie prefente , il pour n'avoir pas 
mis un bon ordre aux affaires de ton 
falut , il faut que tu fois éternelle- 

Bemard. ment perdu de damné. 

i.dea». jj e ^. j onc neceffaire de délibérer 
ôc refoudre laquelle de ces deux 
éternitez nous voulons choifir : car 
Dieu les a laiffées ànoftre choix du- 
rant cette vie : il eft en noitre pou- 
voir? avec fa grâce, de parvenir à la 
bien -heureufe Eternité: il ell auflî en 
noitre liberté d'y renoncer , & de 
choifir l'Eternité mal-heureufe pour 
noftre partage. 

Mais y a-t-il lieu de délibérer fur 
un tel fujet ? qui eft-ce qui ferok fi 
depourveu de jugement, &fi enne- 
my de foy-mefme , que de préférer 
la mort à la vie , l'Enfer au Paradis , 
&:des tourmens fans fin à une éter- 
nité de contente /nens & de déli- 
ces. 



sur l'Eternité. 145 

Il n'y a perfonnc qui ne veuille 
cftre bien-heureux en cette vie , &: 
à plus forte raifon après fa mort : 
mais la plufpart le veulent d'une ma- 
nière fi imparfaite , qu'on pourroit 
en quelque façon dire qu'ils ne le 
veulent pas. La volonté qu'il ont de 
parvenir à leur bon - heur éternel 
n'eft qu'une demy volonté, ou , com- 
me parlent les Philofophes , wevel- 
leité, Car eft-ce vouloir aller en un 
lieu que d'en avoir bien quelque de- 
fir , mais en eftet quitter le chemin 
qui y conduit &c en prendte un tout 
contraire ? • 

Quand nous difons donc qu'il 
faut choifir la bien - heureufe E- 
ternité , cela fignifie qu'il faut 
auiîi choifir &c embrafïer les moyens 
propres pour parvenir à cette bien- 
heureufe Eternité : &c ce feroit fc 
tromper foy-mefme que de s'arrefter 
à quelque (impie defir de jouir des 
biens éternels du Paradis, & négli- 
ger de faire,ce qui eft necerTaire pour 
s'en rendre digne , & pour fe met- 
tre en eftat de les obtenir. 

Le Fils de Dieu nous a propofé 



* 



I44 Considérations 
deux moyens aiTeurez pour avoir 
entrée dans le Ciel, 6c pour y vivre 
éternellement : le premier eft la fi- 
dèle obeïlïance aux Loix divines : le 
fécond eft la perfeverance, jufqu à la 
mon^encetfe obeiïïance & en cette 
fidélité. Si donc nous avons une 
^vraye volonté de choifir la bien-heu- 
reufe Eternité pour noftre partage, 
il faut auuj avoir une vraye vo- 
lonté de nous acquiter de ces 
deux devoirs : il faut en con- 
cevoir une ferme Se confiante refo- 
lution , qui foit telle qu'il n'y ait 
aucune amorce des plaifirs du mon- 
de, ny aucun refpeà humain , ny 
aucune confideration d'intereft qui 
foit capable de nous en détourner. 
Et pour cela il faut implorer tous le s 
jours le fecours de la grâce de Dieu, 
Se avec cette grâce il faut fe faire 
quelque effort , pour furmonter {es 
mauvaifes inclinations , pour refî- 
fter aux tentations du diable , pour 
rejetter les follicitations du monde, 
pour fe prémunir contre les occaiions 
ilangereufes , Se pour préférer en 
toutes choies fon falut éternel à* 

îout 



SUR l'E T E R N I T E\ 145 

tout autre bien temporel : car le Fils 
de Dieu a dit que le Royaume des Mttt.it. 
deux fouffron violence , & qu'il ny 
avait que les urnes courage t*fes qmfujfem 
dignes de lepoffeder. 

Mais quelqu'un pourroit pen- 
fer en luy-mefme qu'il feroit inuti- 
le de faire ce choix , puis que fon 
effet ne dépend point de nous, mais 
du bon plaifir de Dieu , lequel dans 
le fecret de fa predeftination éter- 
nelle , a choifi ceux qu'il vouloit ren- 
dre participais de (a gloire, & en 
a exclus tous les autres : ôc ainfi com- 
me fes décrets éternels font immua- 
bles ; tous nos deflrs & tous nos ef- 
forts ny peuvent apporter aucun 
changement; &:parconfequent ce fe- 
roit inutilement que nous forme- 
rions en nous mefme des refolutions, 
ôc que nous nous ferions violence 
pour parvenir à cette bien-heureufe 
éternité : puis que fî Dieu nous apre- 
deftinez,nous y arriverons infailli- 
blement : ôc au contraire s'il nous 
a reprouvez, nous ny parviendrons 
jamais , quelques efforts que nous 
puiffions faire. 

N 



146 Considérations 

Voila une des plus dangereufes 
tentations que le malin efprit em- 
ployé , mefme a l'efgard des perfon- 
nes vertueufes, &l'un des plus per- 
nicieux arrifices donc il te iert quel- 
quefois pour leurfaire perdre cou- 
rage dans leurs meilleures refolu- 
tions. C'eft pourquoy afin de nous 
fortifier contre un fi dangereux en- 
n:my jfuivons le Confeil du Saint 
Apoftre , & prenons en main le bou- 
clier de la Foy , &c le glaive de Vcf- 
prit,qui eft la parole de Dieu: & fer- 
mant l'oreille à toutes fes fugeftions 
diaboliques , eleoutons le Saint Ef- 
prit qui eft l'efprit de vérité, Se ren- 
dons nous attentifs à ce qu'il nous 
dit par les oracles des faintes eferi- 
tures. 
_. Il nous déclare premièrement 

t. Il- , > -C 

met '.-. que Dietf veut que tous les hommes 
. jfbient fauves , qu'il a tellement aimé 

le monde qu'il a donné fin propre fils, 
1. Tim.':. a fin q%* quiconque croira en luy ne pe- 

r/JJe point ^mais qu il ait la vie éternelle*. 

que ce divin Filss^eji donne en redem» 
Uan. 1 . p t ' wn peur tous le s hommes : quil eft la 

lumière qui ef claire tout homme venant 



sur l'Eternité'. 147 
en ce monde : qu'il s'cft montré comme 
ftnfole'tl en fort Orient , pour éclairer ceux 
ejHi efioient giffans dam les ténèbres & iuc. : , 
dans l'ombre de la mort , afin de les ad- 
dr effet & conduire dans le chemin de la 
faix & dufalut : que ie chemin xesJ au- 
tre que l'obeiffance a [es diuins ccmmxn- , , 
démens 9 & q-Jen les obfcrvant on cb~ ' 
tiendra infailliblement l'entrée a la vie 
éternelle. Quau reste fes commande* u \ oan f , 
mens ne font point difficiles » que le ioHg M « f ^-" 
de fa loy cfi deux , & que la charge 
qnil nous tmpofe eft légère : qu'il ne ftr- 
mettra iamats que nousfojons tante\> au 
deffus d.e nos forces , mais que toutes les j. cmo. 
tentations tourneront a noftre avantage 
fi nous luy fommet fidèles : que lors que 
nous invoquerons fon fecours , il nous l f a ^°- 
exauceraïque ce que nous demanderons loan.ie. 
tnfon nom nom fera accordé : que fi nova 
avons mie firme efperance en luy, il nous ?f aL 50 
délivrera de tous péril , il nous tiendra 
fom fa protection , & que ïamais il ne Hebuis 
nous delaiffer a ny abandonnera dans nos 
befoms. 

Voila une partie des veritez que le 
Saint Ei'prit nous a déclarées dans 
les Saintes Elcritures touchant les 

Ni) 



J4$ Considérations 
moyens affeurés pour parvenir à la 
bien-heureufe éternité : voila quels 
font les defleins de Dieu pour noftre 
falut éternel : & comme il ne peut 
eftre contraire à luy-mefme , il s'en- 
fuit que ce qu'il veut faire dans le 
temps, il l'a refoiu & arrefté de tou- 
te éternité : &: par confequent nous 
devons ctoire que de toute éternité , 
il a conceu une vraye volonté de 
nousiauver , & de nous donner tous 
les moyens de falut que nous venons 
d'expliquer , &: tous les autres dont 
il eft fait mention dans les faintes 
Efcriturcs. Il faut s'en tenir là , & 
croire fimplement à fa parole,&: nous 
confier entièrement en fa bonté, fans 
permettre à noftre curiofité de pé- 
nétrer plus avant en la recherche des 
fecrets de fon incompréhensible fa- 
gelfe , dont la fplendeur infinie , 
cbloiiiroitnosfoibles efprits, & les 
jetteroit dans laconfufion. 
Saint Nous adjoufterons feulement ce 

Fr*nf»> qu'un grand Se Saint Prélat de notre 
d *u /h!"-. Siècle a dit fur ce mefmefujet , c'eft 
de Va- àfçavoir que les richejfes de la bonté 
DtiL C dwlnefontcxceflives, que fon amour en* 



sur l'Eternité'. 749 
vers nom efi ut\e abifme incomprehen- ch*phu% 
fible : & que p otiY cela il nous a prcpa. ™ '^ r |# 
ré une riclefuffifance , ou plut fi une ri- 
che affiuance de moyens pour nom fau- 
ver. Et pour nous les appliquer fuave- 
ment il ufe d'une fagejfe fouveraine: 
ayant par [on infime feience preveu & 
connu tout es qui efioit requis À cette fin. 
Et que pouvons nom craindre t mais que 
ne devons nom pas efperer e(lant enfant 
d'un père fi riche en bonté pour nom ai- 
mer y & pour nom vouloir fauver , fi 
fç'avant pou* préparer les moyens conve- 
nables a celafifage^pourles appliquer ' 5 fi 
-bon pour vouloir ^fi clair -voyant pour 
ordonner ~& fi prudent pour exécu- 
ter. 



CONSIDERATION XIX. 

Sur le moment duquel dépend le choix de 
£ Eternité. 

\7 Nllluftre Prélat de ce dernier 
Siècle avoit pris une devife qui 
ne contenoitque deux paroles, mais 
ces deux paroles eftoient d'une gran- 
N iij 



150 Considérations 
de fignirication. Il avoir fait graver 
fur un anneau ces deux mots , à mé- 
mento aurtiitas 5 & il portoit ordinai- 
remét cet anneau en l'un de les doits 
pour avoir toujours ces paroles pré- 
sentes devant les yeux , & encore 
plus en ion efprit. Ces mefmes pa- 
roles fe trouvent aufîi en quelques 
efcritsdes Saints Pere^qui femblent 
les avoir tirées de ce que Saint Paul 
a dit en Tune de les Epiitres que le 
moment des J ou -fiances de cette vie epere 
tn nous une eterxuê de gloire. 

Or comme il nous importe grarî- 
dement de bien connoiftre quel eft ' 
ce moment duquel depend»l'Eterni- 
ré , nous en ferons icy la Spierche , 
pour en» tirer quelques fruits qui 
ibientvtiles pour neftre ialut. 

Et premièrement par ce moment 
nous pouvons entendre le temps de 
la vie prefente , laquelle bien qu'el- 
le seîtendea planeurs années, eftant 
neantmoins comparée à l'Eternité , 
on peut dire avec vérité qu'elle ne 
dure qu'un moment : comme tout le 
globe de la terre , quoy qu'il con- 
tienne plufieurs milliers de lieues en 



sur l'Eternité*. 151 

facirconferance, ne paroift toutefois 
que comme un poinct en comparai- 
son de l'eftenduë prcfque infinie de 
la voûte des Cieux. 

Les reprouvez , comme le Saine 
Efprit nous letefmoigne, reconnoi- 
liront cette vérité dans l'Enfer , lors 
que déplorant leur mal-heur,ils con- 
féreront avec regrets ôc eemifle- 
mens que leur vie s'eft écoulée com- 
me vne ombre -, qu'elle a pafîe ville 
comme une flèche qui touche le 
blanc contre lequel elle efl tirée , 
prefque en mefme temps qu'elle eft 
décochée par la main de l'Archer. 
Ainfi ( diront ces miferables ) nota 
av ons cejje de vivre prefque aujfi- toft 
cjtte nous femmes nau. Et dans ce peu 
de tentas qui nom a efte donné , nous 
ri aven s pas en le courage de faire le bien 
ny de pratiquer la vertu , mais lâchant 
la bride a nos concupifcences > noftre vie 
s'eft confommée dans noftre malice & 
perverfitê. 

C'eil icy l'un des pièges que le 
Diable tend ordinairement aux pe r- 
fonnesquiont quelque attache au 
monde. Il fe comporte comme les 

N iiij 






151 Considérations 
peintres qui reprefentent dans une 
perfpective artificieufe des lieux qui 
femblent fort éloignez , quoy qu'en 
effet ce ne foit qu'une plate peinture, 
qu'on peut toucher avec la main : de 
melme cetefpritjmalin parfes trom- 
peufesfuggeftions,fait voirie temps 
de cette vie , comme s'il devoit eftre 
d'une longue durée,dont on pourvoit 
employer la meilleure partie à pren- 
dre fes divertifTemens , à contenter 
fon ambition , à s'eftablir dans le 
monde , en refervant feulement les 
dernières années pour penfer a fon 
falut. 

Mais ces pauvres abufez voyent 
bien à l'heure de la mort , que le 
temps de leur vie qu'ils s'eftoient 
imaginez devoir eftre bien long 
aura pa(Té avec tant de vitefTe qu'il 
leurfemblera n'avoir prefque duré 
qu'un moment. Et quand bien mef- 
me on leur accorderait que la vie 
prefente feroit de quelque eften- 
dv.'ë dans les divers aages qui la corn- 
p -fnt , qui eil-eequi leur a donné 
aflcurance de vivre autant de temps 
qu'ils fe promettent : Combien y en 



sur lEternit t\ 1 55 

a t'il aufqueIs,comme dit un Prophè- 
te, le Soleil fe couche en plain midy, 
& à la plus belle heure du jour? com- 
bien en voit on qui meurent à la 
fleur de leur aage , & au milieu de 
leurs plus belles efperances ? com- 
bien, qui ont efté ravis par une mort 
violente de inopinée, lors qu'ils com- 
mènçoient de goûter avec plus de 
fatisfadbion les pi ai (1rs de ce monde? 
le mefme ne peut il pas arriver à ces 
amateurs delà vie prefente ? ne fe 
fouviennent ils plus de l'advertifTe- 
ment que le Souverain Tuge à voulu 
luy-mefme leur donner , lors qu'il a 
dit, vfûle\ & mettez., ordres aux affai- 
res de veiïre faim éternel , car vous ne 
fçavtz^nj le tour ny l'heure de voftre m^ù . *• 
mort, c^i arrivera lors que vous y ptn- 
ferez^ le moins 

Dilons encore que le bon-heur ou 
mal-heur de noftre éternité dépend 
fouvent d'un feul momét, c'eftà dire 
de la fidélité ou infidélité de noftre 
correfpondance aux grâces de Dieu , 
dans le moment qu'il luy plaift nous 
les communiquer. Et pour mieux 
entendre cccy,ilfaut fuppQfer ce que 



154 Considérations 
la Foy nous enfeigne , qui eft que par 
nos feules forces nous ne pouvons 
rien faire qui foit vtile pour noftre 
éternité : que nous ne fommes pas 
meime fumTants de concevoir une 
feule penfée de falut , & qu'il faut 
que Dieu nous efclaire , qu'il nous 
excire , qu'il nous fo uftienne , qu'il 
nous aide, & qu'il coopère avec nous 
par fa grâce , dans rour le bien que 
nous faifons, e» forte que pour ce 
qui regarde noftre falut eternei,nous 
fommes dans une enriere dépendan- 
ce de fa bonté , qui eft neantmoins il 
grande & il admirable, qu'elle ne fe 
laiTe jamais de nous donner foti aiîi- 
ftance tant que nous fommes capa- 
bles delà recevoir. Et comme il ar- 
rive tres-fouvent que nous man- 
quons à la grâce , cv que noftre vo- 
lonté par négligence ou lâcheté ny 
coopère pas comme elle devroit , ou 
meime y reiîfte & la reiette par pure 
malice , Dieu qui eft riche en mi- 
fericorde , par un excezde charité 
ne nous abandonne pas pour cela , 
mais revient à nous, comme il dit luy- 
mefme , & daigne bien heurter à la 



sur l'Eternité'. 15$ 
porte de noltre cœur, Remployer 
de nouvelles grâces pour nous obli- 
ger de luy ouvrir ce cœur , afin d'y 
recevoir fes lumières , Se de confen- 
tir à Tes infpirations , Se aux mou- 
vemens de ion Saint Efprit. 

Or entre ces grâces il y en a quel- 
ques-unes qui font plus fortes que 
les autres , 6c qui touchent vive- 
ment le cœur , dont Dieu fe fert 
quand il luy piaiil pour faire un plus 
grand effort, principalement à i'ef- 
gard de ceux qui font engagez dans 
le pechéjmortei, afin de 1 os retirer de 
ce mauvais eftat , Se les porter aux 
fentimens d'une vraye pénitence. 

Mais ce qui doit eftre bien remar- 
qué, c'eft que, comme dans l'ordre 
de la nature,Dieu difpofe toutes cho- 
fes avec nombre , poids 6cmefure, il 
fait auffi le mefme dans l'ordre de la 
gracetôc par confequent il efl indubi- 
table qu'il a déterminé Se arrefté le 
nombre &la mefure des lumières , 
des bons mouvemens , Se des autres 
grâces qu'il veut faire à chacun * en 
forte que comme cenombre nous eft 
inconnu j lors que nous recevons 



156 Considérations 
quelque grâce , nous ne fçavons pas 
f\ elle n'eft point la dernière que 
Dieu a refolu de nous donner , ou 
bien fi ce n'eft point la plus forte,& 
celle qui aura plus de vertu pour 
toucher noftre cœur ? Ôc que fi nous 
y réfutons , ou fi nous la négligeons, 
peut-eftre que ce refus ou cette lai- 
cheté obligera la divine Iuftice de 
faire couper cet arbre infructueux 
qui occupe inutilement la terre, c'eft 
a dire d'arrefter Je cours de fes grâ- 
ces , de de trancher le fil de noftre vie: 
ou bien de ne nous en plus donner 
de fi fortes ny ce fi particulières. 
Comme au contraire fi nous corres- 
pondons ôc coopérons à cette grâce, 
Dieu pour recompenfe de cette coo- 
pération nous en communiquera 
d'autres encore plus grandes 6c plus 
efficaces , qu'il continuera 6c aug- 
mentera, jufques à la dernière qui 
eft celle de laperfeverance finale par 
laquelle il couronnera noftre fidéli- 
té. 

O qu'il eft donc important que 

nous nous rendions attentifs à cette 

voix divine , & lorsque ce père de 



su* l'Etirnite'. 157 
mifericorde nous la fera entendre 1*' 94 * 
interieurcment*.&: que nous prenions 
bien garde, fuivant l'advertifTement 
du Prophete,de ne pas endurcir nos 
cœurs , &: de ne pas faire la fourde 
oreille. Que fçavons nous fi cette 
grâce n'eft point la dernière , & fi ce 
moment auquel Dieu nous parle n'eft 
point celuy duquel dépend noftrc 
éternité? 

Mais pafTons plus outre , Se difons 
que ce moment fi important duquel 
dépend l'Eternité eft celuy de la mort 
auquel il nous faut fortir de cette vie 
Se finir noftre temps, pour commen- 
cer noftre éternité. Car à l'heure de 
la mort , il en va de mefme a l'égard 
de celuy qui meurt , comme fi le 
monde finiffoit , &: fi le dernier em- 
brafement qui précédera la venue 
du Souverain luge , détruifoit Se 
coniommoit tout ce qui eft defïiis 
la terre. Il n'y aura plus jamais de ri- 
chefles nv de commoditez temporel- 
les pourluy : iln'y aura plus de mai- 
fons ; de jardins, ny de lieux de plai- 
fancepour luy : tous les contente- 
mens de cette vie s'évanouiront * 



*5$ Considérations 
toutes les grandeurs s'en iront en 
fumée : il ne luy reftera plus pour 
toute l'eternité[que le bien ou le mal 
qu'il aura fait pendant favie,& par- 
ticulièrement le bon ou le mauvais 
eftat auquel il le trouvera à l'heure 
de fa mort. 
Or cette mort eft inévitable , l'Ar- 
jj e i, t 9t rell en a efté prononcé, &z comme dit 
le Saint Apoftre il a efté ordonné que 
tous les hommes mouront une fois. 
Ettoutainh" que Dieu a déterminé 
de toute éternité le jour & l'heure en 
laquelle chacun des hommes doit 
entrer en ce monde, de meime il a 
marqué Sfc arrefté le jour & l'heure 
en laquelle il faut absolument qu'il 
en forte : de façon que tous les foins 
des Médecins, toute lapuiffance des 
Roys,&toutle fecours des créatu- 
res ne lçauroient prolonger d'une 
feule minute le temps ny le moment 
que Dieu a déterminé. Et bien que 
cette mort foit très-certaine , il eft. 
pourtant fort incertain en queltemps 
ôc de quelle façon elle doit arriver : 
& autant qu'il eft certain qu'il faut 
mourir , autant eft-ii incertain & in- 



sur l'Eternité. 159 

con-riu quand , Se comment il faudra 
mourir : fera-ce aujourd'huy ou de- 
main ? cette femaine , ce mois , cette 
année , ou la fuivante } fera-ce dans 
un lit ou dans uneforeft? par mala- 
die ou par quelqu'autre accident 
inopiné ? c'eft ce que nous ne {ga- 
vons pas. 

Cependant la mort n'arrive qu'u- 
ne fois, comme porte exprelTement 
les termes de l'Arreft. On jouit d'une 
vie continuelle dans le Paradis, on 
meurt inceffamment dans l'Enfer : 
mais on ne meurt qu'une fois 'def- 
fus la terre , Se de cette feule fois 
dépend le bon-heur ou le mal-heur 
éternel deceluy qui meurt. D'où il 
arrive que le dommage de la mau- 
vaile mort eft irréparable & fans re- 
mède : comme au contraire les avan- 

. tage/d'une bonne mort font afTurez 

^pour jamais : de forte que la mort eft 

cette efpouventable moment deciiif 

-' de l'éternité , d'oùdefpcnd un hon- 
neur ou un mal-heur qui n'aura ja- 
mais de fin. 

Ainii nous devons conclure que la 
mort eft d'une confequence infime , 



iéo Considérations* 
puis qu'elle a une telle fuite , Se que 
l'on doit apporter tous les foins ima- 
ginables afin de bien mourir, & que 
c'eft en ce point , où l'on fait connoi- 
ftre fi l'on eft vrayement fage. 

Et cependant quelle ftupidité de 
la plufpart des hommes , de vivre 
comme s'ils ne dévoient jamais mou- 
rir , bc de ne penfer prefque jamais à 
la plus importante de toutes leurs 
affaires qui eft de fe difpofer à bien 
mourir ?mais quelleinfenfîbilité des 
pécheurs qai fçavent le péril extrê- 
me où ils font , fi la morf les furpre- 
noit, en ce mauvais eftat , de qui fe 
mettent il peu en peine d'en for- 
tir? 

Et pour ceux 1 qui Dieu a ouvert 
les yeux,6v tendu la main pour s'en 
retirer : comment jpourront-ils ja- 
mais afTez reconnoiïtreles obligatiôs 
qu'ils ont à fa mifericorde , de n'a- 
voir pas permis que la mort les ait 
furpris lors qu'ils eftoient engagez 
dans le péché. Car fi elle fuft arrivée 
alors , ils feroient perdus & damnez 
fans aucune refource , ny efperance 
defalut. Qui eft-ce donc qui a rete- 
nu 



** 



s a r l'Eternité'. i6t 
nu le bras de la divine Juftice > mais 
quelles adions de grâces doivent ils 
rendre à fabonté?&: avec quelle affe- 
ction font ils obligez d'éployer tout 
ce qui leur refte de vie pour s'acquit- 
ter enversDieu de l'obeiffance^du fer- 
vice&: de l'amour qu'ils luy doivent , 
enforte que ce dernier moment les 
trouve en un tel eftat, qu'ils puuTent 
le glorifier &c bénir durant toute 
l'éternité. 



CONSIDERATION XX. 

Sur les fruits qu'il fant recuedlir de 
toutes let considérations précé- 
dentes. 

Bien qu'il femble que les c oniide- 
rations précédentes ne contien- 
nent que des veritez fpeculatives 
qui efclairent l'entendement , Ôcluy 
donnent diverfes connoiflances des 
myfteres de l'Eternité : neantinoins 
comme ces veritez font très-impor- 
tantes pour le falut, il ne fe peut que 

O 



loi Considérations 
la volonté n'en foir touchée & qu'el- 
le n'en prenne fujet de concevoir 
plufieurs bons fentimens de crainte, 
d'efperance,de defïr &autres fembla- 
bles affections pieuies félon la qualité 
des objets qui luy font propofez. 
Mais ce n'eft pas affez d'avoir ces 
connoifïances , ou de concevoir ces 
fentimens , il en faut venir aux ef- 
fets qui font les fruits que l'on doit 
retirer de la lecture de cet ouvrage, 
fanslefquels elle feroit de fort petite 
vtilité. 

C'eit pour cela que nous adjoû- 
terons cette conlideration aux pré- 
cédentes, & que nous remarquerons 
quelques-uns de ces fruits que nous 
avons jugé les plus utiles cv les plus 
neceiïaires , laiflantàla pieté du le- 
cteur d'en recueillir plufieurs au- 
tres félon qu'il les trouvera pro- 
pres cv convenables a fes difpofl- 
tions.. 



_ 



sur l'Eternité'- 163 



PREMIER FRVIT. 

Vn moyen efficace pour fe relever de 
ïeftat du péché mortel lors qu on 
y esl tombé. 

IL n'y aperfonne qui foie ennemy 
de fon bon-heur , ny qui veuille 
de propos délibéré fe rendre mal- 
heureux. On fuit autant qu'on peut 
la douleur & la peine : on cherche 
ion contentement & fon plaifir : ôc 
toutefois le pécheur par un eftrange 
renverfement d'efprit fait tout le 
contraire : il femble qu'il ait con- 
fpiré avec les ennemis de fon falut 
pour avancer fa perte , &c pour s'al- 
ler précipiter dans l'abifme d une 
éternelle damnation. Les deux mê- 
me , comme dit un Prophète 5 
font dans î épouvante & dans Veftonne- 
ment furie [met d'une fi pcd'igieujedc- '***** 
pravation du cœur htmiin , qm vent 
délibérément quitter la fontaine de la vie 
& U foiïrce de tous les biens , pour fe 
fendre éternellement mferabU , & pour 

Oij 



164 Considérations 
s'aller engager h Jouffrir des tourment 
effroyables qui n'auront iamais aucune 
fin. 

Que fi Ton demande d'où peut 
provenir un fi grand mal \ c'eft que 
le pécheur fe met un bandeau de- 
vant les yeux , pour ne pas voir le 
précipice dans lequel il va tomber. 
Il a quitté la lumière , Se il luy a pré- 
féré les ténèbres d'un aveuglement 
volontaire , pour avoir moins d'hor- 
reur des périls de l'enfer qui l'envi- 
ronnent , comme parle un Prophète 
& des douleurs d'une mort éternelle 
qui luy vont iaifir le cœur. 

O Chreflien qui que tu lois qui 
cft engagé en ce mal-heureux" eftat , 
fi tu n'as point encore perdu tout 
fentiment , de s'il te refte quelque 
vray amour pour toj-meime, arrache 
ce funefte bandeau qui t'aveugle , 
ouvre les yeux de ton entendement, 
& confidere cette eipouventable 
éternité dans laquelle tu dois en- 
trer au moment de ta mort , qui etl 
plus proche que tu ne penfes. 

Ce ne font j?oint des difeours in- 
ventez pat les hommes , c'eft Dieu 



sur l'Eterniu\ l6f 

luy-mefme qui te menace d'une éter- 
nité de tourmens , fi la mort te fur- 
prend dans ton péché. L'Arreft de 
ta condamnation eft defîa minuté, Se 
fi tu perfevere en ce mauvais eftat, 
il fera infailliblement exécuté contre 
toy'apres quoy il ne fera plus temps 
de ie convertir,ny de faire pénitence: 
il n'y aura plus jamais aucune efpe- 
rance de pardon, ny de mifericorde : 
il faudra brûler éternellement dans 
les enfers en la compagnie des dé- 
mons 6c des damnez. Que s'il y a ja- 
mais eu aucune affaire qui te fut im- 
portante , c'eft ceile-cy en laquelle 
il s'agit de ton éternité : elle mérite 
bien que tu te donne la patiance de 
lire ôede pefer attentivement ce qui 
aefté cy-devant dit dans les confîde- 
rations précédentes fur l'Eternité 
bien heureufe de mal-heureufe , & 
furie choix qu'il faut faire de l'une 
ou de l'autre. Applique toy donc un 
peu ferieufement à cette lecture, ôc 
prends garde en lifant ces veritez 
de ne pas imiter ceux dont parle 
un Saint Patriarche , qui ont efté re- 
belles à la lumière : ny les autres qui 



\66 Considérations 
entendant la voix du Seigneur ont 
endurcy leurs cœurs. Ton falut eft 
maintenant entre tes mains. Tu es 
encore le maiftre de ton bon-heur ou 
de ton mal-heur éternel. Mais ap- 
préhende iî tu néglige la grâce que 
Dieu te prefente,que ce ne foit la 
dernière : Ôc que fî cet efclair que 
Dieu fait luire dans ton ame ne t'o- 
blige d'ouvrir les yeux , il ne foit 
fiiivy du foudre que fa juftice lance- 
ra fur toy pour punir ton obfti- 
natiom 



SECOND FRVIT. 

Vn Souverain antidote pottr fc pre* 
ferver des rechemes dans k péché 
mortel. 

VOilaque tu es enfin relevé ( o 
Chreitien ) de cette maladie 
mortelle du péché , la vertu du fang 
que lefus-Chrift a verfé pour toy , 
a efté appliquée comme un banime 
précieux , par le Sacrement de péni- 
tence furies bleffuies de ton ame, Ôc 



sur l'Eternité'. 167 
le mérite de fa mort t'a rendu la vie. 
Mais efcoute Ôc reriens l'advertifTe- 
menr que ce divin libérateur te donne 
dans l'Evangile : prends bien garde , 
te dit-il , de neplm iam*is confenùr an 
péché : de peur qu'il ne te arrive quelque . 
choÇe de pire. 

O que n* tu connoiflois le dange- 
reux eftat ou tu as efté pendant que 
tu lachoisla bride à tes paillons & à 
tes deflrs déréglez , fi tu pouvoir 
voir cet effroyable abyfme fur le 
panchant duquel tu marchois les 
yeux fermez à la fuitte d'un démon, 
qui n'attendoir que le {ignal de la 
divine juftice pour re précipiter j 
la feule penfée d'un (î grand péril te 
feroit frémir d'horreur, reconnoif- 
faut en quels hazards tu as efté de te 
perdre pour un iamais. 

Mais qu'elle eft la caufe pour la- 
quelle le Souverain luge n'a point 
lâché la main a ces formidables exé- 
cuteurs de fa juftice \ qui eft-ce qui 
a retenu fonbras , & qui la empef- 
ché de lancer contre toy le foudre 
d'une éternelle condamnation ï 
Helas c'eft fa propre bonté qui la 



i68 Considérations 
invité d'ufer encore une fois de 
mifericorde en ton endroit. Mais en 
te faifant cette faveur donc tu eftois 
indigne ,il t'avertift de prendre gar- 
de à toy , de veiller far ton cœur , Se 
de ne jamais confentir à aucun péché 
qui te fepare de fa grâce Se qui te 
fafTe encourir fon indignation. Il te 
déclare que fi tu es fi méconnoiflant 
&fi mal-heureux que de l'ofFencer 
de-rechef , comme tu as fait, tu n'au- 
ras pas un feul moment de temps ai- 
furé , pour t'en repentir & pour en 
faire pénitence. 

Que fçay tu fi ce pardon que tu 
as receu de fa clémence , n'eft point 
le dernier qu'il a de toute éternité re- 
folude t'o&royer ? & fi le premier 
péché mortel que tu viendrois à 
commettre après cela , ne feroit 
point celuy qui mettroit le comble 
à tous les autres que tu as défia com- 
mis & qui attireroit defiiis toy la 
malédiction de Dieu pour ja- 
mais. 

Ouvre donc les yeux de ton ame, 
confiderc les voyes dans lefquelks 
tu marche , qui [ont toutes remplies 

de 



SUR l'Et E Rtf I T E\ 1^9 

de lacs ÔC de pièges que les enne- 
mis de ton (aluc. tendent de tous co- 
llez pour te perdre : conçois une 
grande deffiance de toy~mefme , de 
une crainte falutaire des jugernens 
de Dieu : efpere neantmoins en (a 
bonté : implore le fecours de fa grâ- 
ce , & prends tous les jours une nou- 
velle résolution de réparer tes pé- 
chez paiTez par la pratique des vertus 
contraires, èc de rendre à fa divine 
Majefté un fidèle fervice qui luy (bit 
autant ôc plus agréable que ton in- 
gratitude Se ta rébellion contre & 
loy luy adepleu. 



TROISIESME FRVIT. 

Vn Ytmtàt faite taire contre les affectons 

dire glus des pU>firs>des honneurs, 

& des antres biens du monde. 

C'Eft avec beaucoup de raifon 
qu'un Autheur ancien a dit , 
qu'une grande félicité ne pouvoit 
eftre renfermée dans un petit cfpace 
de temps 9 Ôc qu'un efprit qui a efté 

P 



170 Considérations 
crée pour jouir d'un bon-heur éter- 
nel , ne fçauroitrien trouver en cet- 
te vie qui puifle contenter plaine- 
ment fes defirs. Il faut qu'il y ait de 
la proportion entre la puifïance de 
l'objet qui la doit remplir. Les ani- 
maux qui n'ont rien d'immortel , 
font raftafiez&contans de la jouif- 
fance des choies corruptibles, mais 
l'homme que Dieu a formé à fon 
image , &: qu'il a rendu capable d'u- 
ne éternité de gloire & de bon-heur 
ne peut eftrc fatisfait & vrayement 
contant d'aucune chofe caduque &z 
Ccufefl.i. temporelle. O Seigntar> difoit fort 
'' bien Saint Auguftin >vous nous #ve^ 

fait pour eftre a vopu , & noftre cœur 
fera toujours dans l'inquiétude tufques a 
ce cjHilfe repofe en vous, 
?d. :. 6- Le Roy Salomon a rendu un tef- 
moignage autentiquede cette véri- 
té , lors qu'il a dit , que fa condition 
luy fourniflant tous les moyens de 
fe donner du contentement & du 
plaifir , il s'eftoit édifié des Palais 
magnifiques , qu'il avoit fait planter, 
des-Lardins délicieux , qu'il avoit 
choiïules plus exeellens Muficiens 



sur l'Eternité'. 171 
pour charmer fcs oreilles de leurs 
mélodieux conçers , & les plus 
habiles cuifmiers pour contenter fon 
gouftdes mets les plus exquis ôc les 
mieux appreftez»:en6«*|u'il n'avoit 
rien réfute à Tes feus de tout ce qui 
luy pouvoit .donner du plaifir : &c 
que pour entretenir >to*^es ces dtf- 
penfes ilavoit amafïe de grands tra- 
ïbrs de remply Ton efpasgne de fom- 
mes immentes d'oc $c d'argent. Et 
ncantmoins après avoir jouy à fou- 
hait de tous ces biens, ayant fondé 
fon cœur pour voir s'il eftoit fatisfait} 
il conf e(Te ingenucmétjqu'il n'a trou- 
vé en toutes ceschofes aucun vray 
contentemenr.&bien qu'elles eufTent 
une belle apparence , qu'il n'y avoit 
pourtant en effet que vanité &: affli- 
ction d'efprit : Vanité , parce que 
tous ces biens fenfibles & tempo- 
rels n'avoient rien d'atTeuré ny de 
folide : affliction d'efprit , non-feu- 
lement pource que ces rofes eftoient 
entremêlées de beaucoup d'efpines , 
mais auffi parce qu'eftant fouvent la 
caufe de plufieurs péchez , ils exci- 
toient de furieux remords de con- 

pu 



i7* Considérations 
fciencc qui donnoient plus d'af- 
fliction èv de peine , que leur jouif- 
(ance n'apportoit deplaifîr. 

Apres une déclaration fi exprefîe 
du plus fage de tous les hommes de 
fon temps , qui avoit voulu fe ren- 
dre fçavant par fa propre expérience, 
qui eft-ce qui ne fera convaincu que 
c'eft une chofe non-feulement inu- 
rile , mais auffifort pernicieufe que 
c 'attacher fes affections aux plaifirs 
& aux biens du monde , puis qu'ou- 
tre leur vanité., leur ànftabilité , & 
leur irifuffifance pour contenter le 
cœur humain ,il arrive fouvent que 
pour un mal-heureux plaifir d'un 
moment, on s'engage dans le péché, 
& enfuite dans une éternité de de- 
plaifirs & de peines ; d'où il faut ti- 
rer cette conséquence, que c'efteftre 
bien depourveu de raifon que de 
mettre au hazard fon falut éc fon 
bon-heur éternel pour quelque bien 
p.enflable > ôc de perdre un Royaume 
3c une couronne , dont la porTeffion 
de doit mur jamais , pour une fumée 
d'honneur , pour un plaifir brutal , 
pour un intereft de nulle confidera- 



S UR L'ET E R N lTt\ I7J 

tion, qu'il ne laifîera à l'heure de la 
mort qu'un repentir trop tardif d'a- 
voir préféré la terre au Ckl , & îc 
temps àl'eternité. 



QVATRIESME FRVIT. 

Vn pmjjant tfgmUon pour nous exciter 
& encourager a U vertu, 

a 

SI la prétention de quelque avanta- 
ge ou profit temporel eft le motif 
plus ordinaire, qui porte les hom- 
mes à embrafTer tant de travaux , ôc 
furmontertantde difEcultez : &c fï 
pour une recompenfe accompagnée 
de quelque honneur qu'on attend de 
la libéralité d'un Prince , ceux qui 
combattent fous fes enfeignes pren- 
nent rciblution de fouffrïr les fati- 
gues d'une longue guerre , & mcfme 
de s'expofer dans les combats , au 
danger de perdre la vie : combien à 
plus forte raifon l'efperance d'une 
couronne & d'une gloire éternelle 
que Dieu a préparée pour ceux qui 
Luy feront fideles,doit elle les exciter 



174 Considérations 
& encourager à faire toutes les cho- 
fes.&a.luy rendre tous les fervices 
qu'ils fçauront luy eftre agréa- 
bles. 

La bonne volonté des grands de 
la terre eft fouvent fterire , & ne pro- 
duit pas toufiours les fruits qu'on 
s'en promet -, parce que le pouvoir 
leur manque-, & ceux qui leur ren- 
dent les plus fidèles fervices ne font 
pas toufiours les mieux récompen- 
sez : foit parce que leur fidélité n'eft 
pas aiTez connue , foit auiîl parce que 
l'envie ou la faveur y mettent empef- 
chement. Mais Dieu connoift par- 
faitement les difpofitions Se les a- 
ctions de ceux qui le fervent , il pé- 
nètre jufqu'au plus fecret de leur 
cœur , il fçait avec quelle affection & 
fincerité ils s'employent a tout ce 
qui luy eft agréable , il n'oublie 
rien de ce qu'ils.font, ou de ce qu'ils 
fouffrent pour fon honneur ôc pour 
fon amour, il tientregiftre des moin- 
dres fervices qu'ils luy rendent , Se 
c'eft luy-mefme qui nous affeure 
qu'un verre d'eau froide donné en fa 
confideration fera mis en ligne de 



sur l'Eternité'. 175 
compte. Apres quoy il recompenic 
en Dieu*, c'eftàdire avec une magni- 
ficence & libéralité proportionnée à 
i'i grandeur & à fa puiifance , puis 
qu'il promet le centuple de cette vie 
éc la pofleffion d'un Royaume éternel 
en l'autre. 

Il n'y a aucun Marchand qui eftant 
dans un bord eftranger , preft de fai- 
re voile pour retourner en fon pays, 
&c trouvant quelques danrées fur 
lcfquelles il pourroit légitimement 
gagner cent pour cent , voulut né- 
gliger une occafioniiavantageufe,& 
s'en retourner fon vaifleau vuide. 
Mais combien y a t'il de Chreftiens 
qui manquent en ce point , Se aux- 
quels on pourroit reprocher ce que 
Iesus-Chrift a d it ,que les enfans de 
ce Siècle font plus prudents 8c 
mieux avifez pour leur négoce , que 
les enfans de lumière, 

C'eftle mefme Seigneur qui fc fert 
dans l'Evangile de la comparaifon 
d'un autre Marchand,qui cherchant 
àcs perles de des pierres precieufes , 
& en ayant trouvé une de grand prix, 
donne tout ce qu'il a pour l'achepter 



\-j6 Considérations 
On peut trouver & amalfer en cette 
vie de ces pierres precieufes , ôc 
de ces perles evangeliques autant 
qu'on en veut : les Citoyens 8c ama- 
teurs du monde ny font paslapreiTe, 
parce qu'ils n'en connoiiTent pas la 
valeur, mais elles font d'un grand 
prix dansnoftre vraye Patrie qui eft 
le Ciel , le Roy de} cette bien-heu- 
reufe Région en fait un eftat lîngu- 
lier , il paye avec excez ceux qui luy 
en apportent , il donnele centuple , 
6c outre cela un Royaume éter- 
nel. 
ijM Quelle mifere donc , s'eferie Saint 

™t<r-* Bernard , mais plutoft qu'elle folie 
'aVcrb* delà plufpart des hommes , de ne- 
^rïmifiio §^S €r ^ en quelque façon méprifer 
mis negi- une recompenfe fi magnifique &c des 
^anJTir °^ TCS & avantageufes que Dieu mef- 
miut ? me daigne leur faire > Qnoy donc 
££«/*" ( dit ce Saint Père ) fiunluif , fi un 
n gares, Sacrilège , offroit de payer le double 
mmîtHVét- ou le quadruple de la valeur de quel- 
numatee- q Ue chofe qu'il demanderoit en el- 
rne.Do change , on l'efcouteroit volontiers 
rmm no- £. me f me on [ e rechercheroit : ÔC 

Ji'i \tjHi . 

chriffi. Dieu promet le centuple , ÔC on ne 



sur l'Eternité. 1 177 

veut point Tefcouter ny faire aucun iegoif A re 
eftat de fes promettes ? en fommes V*Sft 
nous donc venus a cet excez d impie- centupla 
té ( continue ce Saint Père ) que laJJffjJJ" 
main de Dieu nousfoit en quelque exe ir *fa- 
forte d'exécration 1 que nous ayons ^anls 
averfionde fes recompenfesî & que D »»»««, 
les offres du plus vil & du plus in- "Immïiï- 
connu ! de tous les hommes nous * onem **- 
foient en plus grande confédération „?"„ ' rM 
que celles du Souverain Créateur & tlom dati . 
Seigneur de l'Vnivers \ comm'Jnï- 

iarj punitif acquiefeat Ber-ia.rd.in detlamat fuper eue n° s reliqu.» 
rruf ïmnÏA , £j*c" 

Il eft vray que il les bien-heureux 
qui font au Ciel eftoient capables de 
relTentir quelque regret , ce feroit 
celuy de n'avoir pas fait tout le bien 
qu'ils pouvoient faire pendant leur 
vie, Se d'avoir perdu plufieurs oeca- 
fions de pratiquer la vertu > qu'ils 
pouvoient utilement employer : & 
cela nûn-feulement, parce qu'ils fe 
fuflent rendus dignes d'un plus haut 
degré de gloire , mais encore plus 
parce que ce furcroit de gloire les 
eut rendu capables de glorifier 
Dieu d'une manière plus excellente 

durant toute l'éternité : car il cfc 



17$ CONSIDIRATIOKS 

•• certain que celuy qui aura fait plus 
de bonnes œuvres fur la terre , pour- 
ra rendre éternellement à Dieu plus 
d'honneur êc de eloire dans le 
.. Ciel. * 

C'eft pourquoy fui vant le Confeil 
du Saint Apoftre pendant tjae nota 
avons le temps opérons le bien, de ména- 
geons (bigneufement toutes les oc- 
Gdat.6. ca f lons q U i fe prefentent d'exercer 
la vertu,& de pratiquer toutes forte s 
de bonnes œuvres , &: comme le 
Fils de Dieu mefme nous avertit 
dans l'Evangile , amaiTons des tre- 
fors dans le Ciel que nous puif- 
fions trouver après noftre mort 
pour en iouir durant toute l'éter- 
nité. 



CINQVIESMH FRVIT. 

Vn motif bten prejfant d'aimer 'Dits* de 
ton noftre coeur v 

Dieu efV infiniment aimable en 
luy-même & par luy-meûiie, 
puis qu'il pofTede en fa divinité tou- 



sur l'Eternité'. ■ tj$ 
tes les excellences , toutes les perfe- 
cT:ions,& toutes les beautez ôc bon- 
tez qui font capables d'attirer nos 
cœurs & de nous donner de l'amour. 
Reprefcntez voustoutee qu'il y a,& 
tout ce qui petit y avoir de pins ai- 
mable dans les créatures les plus 
nobles &: les plus accomplies , tous 
les attraits Se toutes les qualitez les 
plus charmantes qui peuvent plus 
fortement gagner les affections , ôc 
reconnoilTez que tout cela eft en 
Dieu par éminence i comme difent 
les Theoîogiens, c^eft à dire d'une 
manière infiniment plus parfaite & 
plus excellente que dans les créa- 
tures. 

O que s'il nous eftoit permis par- 
my les efpahles ténèbres de cette vie, 
vne fois feulement ôc pendant un 
feul moment , d'avoir la veuë de Fef- 
fence divine, ôc de cette incompara- 
ble bonté ôc beauté qui fait toute la 
joye du Paradis , quel feroit le ra- 
vifFement de nos cœurs?& avec quel- 
le ardeur fe porteroient-ils vers ce 
fouverain bien , en comparaifon du 
quel nous pourrions bien dire avec 



i8o •Considérations 
l'Apoftre , queioiit ce quilj a an mon-' 
de ne nom parroift plm que comme de 

7>hili?. 8 la fange & du fumier , mais comme 
cette veue' eft refervée après noftre 
mort pour recompenfe de noftre fi- 
délité , ft nous ne pouvons envifager 
ce foleil éternel en fa propre Iplen- 
deur , au moins confiderons le en 
fes favorables influances deiïus nous 
pour tafeher de connoiftre combien 
il eft digne d'eitre aimé. 

Dieu donc eftant u aimable en 
luy-meùne,s'eftaufli rendu aimable 
en Tes œuvres, Se particulièrement 
en la manière qu'il s'eft comporté en- 
vers nous. Premièrement il nous a 
aimez: ceft Jefus-Ghrift qui nous 
le tefmoigne dans l'Evangile , Se fi ce 
divin Sauveur ne nous l'euft décla- 
ré luy-mefme, nous euflîons eu peine 
de croire qu'un Dieu inhnv en Ma- 
jefté , en grandeur , en puifTance, euft 
daigné penfer à des créatures cheti- 
vesSc miierables telles que nous fbm- 
mes : Se non feulement penfer a 
nous , mais aufli nous aimer & avoir 
de la bonne volonté pour nous. Hé- 
las Seigneur qu'eft-ce que l'homme 

vous 



sur l'E ternite. iS- 
vous daignez non-feulement vous 
fou venir de luy,mais auili l'honnorer 
devoitre bien-veillance 2 que pou- 
vez vous trouver en luy qui foit di- 
gne d'une telle faveur ? eft-ce peu de 
chofe que d'eftre aimé d'un Dieu ? 

Or non-feulement Dieu nous a ai- 
mez , comme dit un Saint Apô- 
tre , il nous <î aime Zj le premier , c'eft à" 
^c,que fon amour a prévenu tous 
nos fervices , & tout ce que nous 
pouvions faire pour mériter qu'il 
nous aimaft : & nonfeulement il n'y 
avoit rien en nous qui l'obligeait de 
nous aimer , 6c de nous vouloir du 
bien, mais il n'y voyoit que des fu jets 
d'horreur de d'indignation , v pré- 
voyant nos ingratitudes & nos infl- 
delitez, & toutes les offences que 
nous commetterions contre fa divine 
Majdté , nonobftantlefquelles il n'-a 
pas laifle de nous aimer, & de nous 
vouloir du bien,fa bonté furmontant 
noftre malice. 

Mais quand eft - ce que Dieu a 
commencé de nous aimer ? c'eft de 
toute éternité , comme il Ta déclaré 
par fon Prophète , en forte- qu'il a 

R 



i8i Considérations 
voulu employer une éternité toute 
-entière à nous aimer , auparauant 
que nous fullions capable de luy ren- 
dre aucun fervice. Et comme fi fon 
cœur paternel neftoit point encore 
fatisfaitde cet amour qui na jamais 
eu de commencement , il veut nous 
aimer fans fin , 8c continuer de nous 
aimer durant toute l'éternité future , 
pourveu que nous ne nous en ren- 
dions pas indignes. 

Si donc il eft ainii , n'eft il pas bien 
jufte , comme dit lemefme Apoftre , 
que nous aimions Dieu , puis qu'il a 
voulu nous prévenir de fon amour? 
que nous aimions pendant le peu de 
temps que dure noilre vie celuy qui a 
employé une éternité toute entière 
ànous aimer. 

Mais quel iu jet de confufion pour 
nous d'avoir fi mal reconnu une tel- 
le bonté 2 & d'eftre fi peu touchez de 
cette affection plus que paternelle , 
que Dieu nous a tefmoignéeen tant 
de manières 3 puis que tout ce que 
nous fommes,tout ce que nous auons 
cv tout ce que nous pouvons efperer 
en cette vie &: en l'autre , font des 



sur l'Eternité. i8j 

effets de ce divin amour. 

Dieu donc nous a aimez de tou- 
te éternité : de nous depuis quel 
temps avons nous commencé de l'ai- 
mer ? n'avons nous pas fujet de re- 
connoiftre & de dire avec un grand 
Sainct , 6 que j'ay commencé tard à 
vous aimer , bonté infiniment aima- 
ble 1 

Dieu veut nous aimer éternelle- 
ment,l'amour qu'il a pour nous n'au- 
ra jamais de fin , il nous en fera ref- 
fentir les effets durant toute l'éterni- 
té fi nous ne nous en rendons indi- 
gnes. Et nous combien de temps 
voulons nous aimer Dieu î combien 
dureront les refolutions que nous 
avons prifes de nous efforcer de luy 
plaire , &de luy rendre un fidèle fer- 
vice 1 O que fi noftre cœur eftoit tel 
qu'il devroir eftre, les iours,les mois, 
<k les années que nous employer! ons 
pour Dieu nous dureroient bien peu 
& tout le temps de cette vie nous 
fembleroit bien court pour pouvoir 
dignement reconnoiftre les obliga- 
tions que nous avons à ce divin 
amour. 

R. il 



i§4 Considérations 



SIXIE SME FRVIT. 

Vn fecqprs ajfenré contre tomes fortes de 
tentations* 

APrés que i'Apoftre S. Paul nous 
a déclaré que pendant cette vie 
nous avions à combattre non-feule- 
ment contre la chair & le fang , mais 
auffi contre les Princes &PuiiTances 
des ténèbres, encontre toute la malice 
fpirituelie des démons ; il nous aver- 
tit enfuite de prendre en main le 
bouclier delà Foy , par le moyen du 
quel nous puiiîions nous mettre a 
couvert de toutes leurs attaques. 

L'expérience fait afTez connoiilrc 
combien cet avis eft falutaire : car le 
démon eftant un efprit de menfonge, 
nous ne lçaurions mieux faire que de 
luy oppoferi'efpritde venté , qui eft 
cejuy qui anime noftre foy. Il tache 
de nous jetter les ténèbres dans l'amc 
pour pouvoir plus facilement nous 
leduire & nous perdre , il faut donc 
nousfervir delà lumière de la foy y 



sur l'Et ernite'. 185 
pour difîiper ces ténèbres , & pour 
nous cfclairer dans toutes nos voyes, 
&: particulièrement pour nous aider 
à porter la veuë de nofbre confidera- 
tion , au delà de cette vie prefente 
jufques dans l'éternité. 

Lors donc que cet efprit malin 
nous fuggerera quelque penfée cri- 
minelle , ou quelque mauvais defir 
pour nous engager dans le!. péché, 
il fera fort utile & falutaire de confï- 
derer Se bien peler les chofes fuivan- 
tes. 

Premièrement qui eft celuy qui 
nous tente 5 &qui nous follicite de 
confentir au mal ? n" nous confultons 
la foy , elle nous fera connoiffcre que 
c'eft un efprit damné 3 ennemy de 
Dieu &c des hommes , mais ennemy 
irreconciliable,qui ayant conceu vne 
haine implacable contre Dieu , & ne 
pouvant rien contre fa divine Maje- 
ité , il s'attaque à l'homme qu'il a for- 
mé à fon image 5 pour defeharger con- 
tre lay fa rage & fa fureur. 

O que fi nous eftions bien per- 
fuadez de cette vérité , nous fré- 
mirions d'horreur lors que nous 

R iij 



îS6 Considérations 
reffentirions quelque mauvaifes pen- 
fée , ou quelque mauvais defir s'éle- 
ver en noftre efprir : car c'eft le dé- 
mon qui eft l'auteur de cette tenta- 
tion , & qui nous prefente cette 
amorce pour nous feduire & pour 
nous perdre. C'eft le bourreau qui 
tourmentera éternellement les dam- 
nez fans eftre jamais touché d'aucune 
compafïlon despeines qu'il leur fera 
foiifrrir. 

Mais quel profit & quel avantage 
eft-ce qu'il luy revient de toutes ces 
tentations qu'il nous livre rqu'eft-ce 
qu'il prétend de toutes, ces mauvai- 
fes fugeftions qu'il nous met dans 
Tefprit 3 il ne cherche pas noftre or 
ny noftre argent : il n'en veut pas 
feulement a noftre honneur ny à no- 
ftre libcrté.ou àlavie de notre corps 
mais il a conceu le deiléin de faire 
périr éternellement nos âmes : il ne 
refpire autre chofe que de nous ren- 
dre éternellement mal-heureux avec 
luy , &c d'exercer a jamais fur nous 
tout ce que la plus noire envie & la 
plus barbare cruauté luy pourra fug- 
gerer , 6c quoy qu'il fçache très-bien 



sur l'Et e r ni t e'. 1^7 
que noftre damnation ne luy appor- 
tera aucun foula.gcm.cnt , mais plû- 
toft augmentera les peines , fa rage 
ncantmoins contre nous va iufques 
a un tel excez qu'il ne fe foucie pas de 
fouffrir d'avantage , pourveu qu'il 
puifle nous tourmenter , Se nous fai- 
re reflentir les effets de fa haine. Et 
après cela ferions nous fi aveuglez de 
iî ennemis de nous mefme , que de 
prefter l'oreille a (es fuggeftions, Se 
île confentir au mal auquel il veut 
nous porter. 

Mais quel eft l'effet de ces tenta- 
tions à noftre égard? fi nous fommes 
fi lâches que de nous y laiffer aller, 
lors qu'elles nous induifent à com- 
mettre quelque péché mortel , nous 
nous rendons complices de la rébel- 
lion de ce mal-heureux efprit, nous 
devenons comme luy , criminels de 
lezoMajefté divine , nous perdons 
le droit que nous avions a l'héritage 
celefte , nous nous engageons pour 
une éternité dans la malédiction de 
Dieu 5 nous méritons qu'il exerce fur 
nous les rigueurs de fa Iuftice , qu'il 
»e nous faffeplus j imais aucune gra- 



lacob. 



188 Considérations 
ce ny aucune mifericorde , &c enfin 
nous nous expofons dans un péril 
évident d'eftre perdus &: damnez 
pour toute l'éternité. 

Au contraire fi nous avons le cott- 
rage de refifter à la tentation , nous 
faifons une chofe qui eft fort agréa- 
ble a Dieu, nous rendons gloire à 
fa divine Majefté par no ftre fidélité , 
combatant tés ennemis , ÔC foufte- 
nant les interefts de fon honneur 
contre toutes leurs attaques : Se par 
ce moyen nous attirons fur nous de 
nouvelles grâces, & nous nous ren- 
dons dignes d'une nouvelle couron- 
ne & d'un furcroît de bon-heur d^ 
toute l'éternité. 

Or ce qui doit nous encourager 
contre toutes fortes de tentations, 
c'eflqu'eftant fouftenus de la grâce 
de Dieu qui ne nous manque jamais, 
nous îommes toujours alfeurez de 
vaincre, pourveu que nous ayons la 
refolution de combattre. Itefiste^at* 
Diable , dit le Saint Apoftre , & il 
Scnfmra de vota : de forte que la vi- 
ctoire eft toufiours attachée à la refi- 
ilance , 6\r on n'eft ïamais vaincu en 

cette 



sur l'Eternité'- 1S9 
cette guerre, que par la propre lâche- 
té. 

Adioutez à cela que Dieu permet 
ordinairement les tentations , afin 
qu'elles fervent pour efprouvcr nôtre 
fidélité envers Ta divine Majefté.L'on 
s'imagine quelquefois qu'on, aime 
Dieu, parce qu'on reiientirade bons 
mouvemens d'aftection Se de ferveur 
pour fonfervice , lors qu'on eft dans 
le calme , Se qu'on y trouve fa pro- 
pre fatisfaction : & neantmoins ces 
fentimens peuvent quelque fois pro- 
venir auiïi bien de la nature comme 
delà grâce. Mais la pierre de touche 
pour connoiftre fi cette affection ÔC 
cette ferveur procède d'un vray 
amour de Dieu, c'eft devoir fi nous 
y perfeverons au temps de la tenta- 
tion , fi nous refufons avec confiance 
noftre confentement aux fug-geflions 
du démon , <k fi nous gardons une 
fidélité inviolable à Dieu parmy tou- 
tes les attaques de ce mauvais efprit: 
c'eft la une marque afTurée que nous 
aymons vrayement Dieu. 

Helas que fçavons nous lors que 
nousfommes tentez de follicitez de 

S 



l^O CoNSIlrt RATION S 

eonfenrir à quelque mal, fi ce n'eft 
point la dernière efpreuve que Dieu 
veut faire de noftre fidélité } & fi ce 
n'eft point la ce moment duquel 
dépend noftre éternité bien-heureufe 
ou mal4ieureufe , & fi noftre refiftan- 
ce ou npftre lâcheté en cette occafion 
île mettrapointle dernier comble à 
nos mérites ou à nos démérites 



F I N.